Habiter en oiseau – Vinciane Despret

Ce malaise était d’autant plus aigu que Mille plateaux constitue une véritable machine à créer des concepts, que c’est un livre difficile, intimidant sans pourtant relever de ce que Deleuze appelle, parlant de la philosophie, une « entreprise d’intimidation », une entreprise qui vise à bloquer la pensée.

Au contraire : de part en part, justement, ce livre veut faire penser. Et c’est comme cela qu’il me fallait apprendre à le lire, en me laissant guider non par des mots, mais par des gestes, par des rythmes, par des ruptures, par des bégaiements, par des hoquets, par des affects. Sortir de la routine qui guidait ma lecture des articles scientifiques, routine consistant à glaner des informations, à répertorier des faits et des savoirs. J’allais l’oublier, la philosophie n’a pas pour tâche d’informer, mais celle de ralentir, de se désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords. Faire bifurquer quand cela va trop droit. S’allier à des puissances. Donner aux faits un pouvoir que l’on n’a pas et qu’il faut apprendre à construire avec eux, celui d’effectuer, d’avoir des effets et des effets inattendus. Ce sont des mouvements que je suis en train de décrire ici, et c’est cela qu’il s’agissait d’apprendre avec Deleuze et Guattari. Quitte également à ce que ces mouvements ne leur soient pas fidèles – les comprendre à ma manière en somme (non plus se référer à eux, alors, mais interférer avec eux). Bref, enfin entendre ce qu’ils se sont évertués à nous faire entendre : il ne faut pas interpréter, il faut expérimenter.


Dans cet article écrit avec Shirley Strum, Latour affirme que si l’on veut comprendre ce que peut être une société, humaine ou primate, il faut non pas postuler une matrice sociale dans laquelle des acteurs viendraient s’insérer ou un contexte social qu’il s’agirait pour les sociologues d’expliciter, mais suivre à la trace la création continue des associations, des liens qui deviennent sociaux. Cette sociologie adopte alors une définition « performative » du social. Avec celle-ci, les acteurs ne cessent de définir, pour eux-mêmes et pour les autres, ce qu’est leur société. Car la société n’existe que parce qu’elle est construite par les efforts de chacun de ses membres pour la définir. On ne doit pas tant s’intéresser aux liens entre les acteurs tels qu’ils se donnent quand ils sont établis mais explorer la manière dont les acteurs créent ces liens et, de ce fait, définissent ce que doit être la société – voir le social non tel qu’il est fait mais « tel qu’il se fait », comme pourrait le proposer le philosophe William James.


Dès lors que l’on prend au sérieux le fait que l’événement territorial a réorganisé les fonctions agressives en fonctions expressives, on donnera raison à Souriau : le vainqueur n’est pas le meilleur combattant mais le meilleur acteur. On comprendra mieux alors ce que signifie ce que Nice, avec beaucoup de sagacité, appelait des « rôles » chez ses bruants chanteurs. Des rôles qui « prennent » les acteurs, qui les possèdent (ce que savent tous les bons acteurs qui connaissent les risques du métier), des puissances qui parfois les débordent – et c’est pareil quand le jeu dérape, quand l’animal est débordé par son rôle; quand, de forme, l’agressivité repasse en force. Et il y a peut-être également, dans les conduites territoriales, quelque chose qui, parfois, relève du « c’est plus fort que moi ». Ces postures extravagantes et stéréotypées, ces chants répétés à l’infini, ces couleurs exhibées non seulement expriment des forces à l’œuvre – magie des apparences, me soufflait Moffat, capables d’opérer à distance pour tenir à distance – mais ils les activent également. Le philosophe Thibault De Meyer dit à propos de certains ornements qu’ils peuvent être comparés à des masques de rituels : non seulement ils affectent les autres, mais ils affectent également ceux qui les portent, ils « les rendent capables », dit-il. Ce sont, écrit-il encore, des activateurs de puissance. Il continue : « les masques ne viennent pas créer ex nihilo des puissances, ils transforment des puissances discrètes, les amènent sur un plus grand théâtre, les transportent dans d’autres territoires. Ce qui le conduit à proposer de penser l’art comme un jeu qui cherche et active des forces discrètes, existant en germe simplement. Détournement, activation, déterritorialisation – au service de ce qui devient de l’art, et dont la territorialisation incontestablement relève, Souriau, Deleuze et Guattari, Adolf Portmann, Jean-Marie Schaeffer et bien d’autres l’ont proposé.


2 réflexions sur “Habiter en oiseau – Vinciane Despret

  1. Je soupire d’aise.
    Et j’ai souri à cette nouvelle allusion au « c’est plus fort que moi », qui m’a ramenée au beau passage du livre Danube partagé avec nous dans le billet précédent…
    Merci Catherine, pour ces partages inspirants.

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