L’homme qui savait la langue des serpents – Andrus Kivirähk

Le monde change, il y a des choses qui sombrent dans l’oubli, d’autres émergent. Les mots des serpents ont fait leur temps, un jour aussi viendra où ce monde moderne tombera dans l’oubli avec ses dieux et ses chevaliers, et les hommes trouveront quelque chose de nouveau.


Ce fut un automne sinistre, peut-être le plus désespéré de tous ceux que j’ai vécus, car même si plus tard j’ai connu des temps encore plus tristes et qu’il m’est arrivé des choses bien plus terribles, à l’époque mon cœur ne s’était pas encore endurci comme il s’est endurci par la suite, ce qui me rendit les souffrances plus supportables. Pour parler serpent, je n’avais pas encore mué comme je le fis à plusieurs reprises, plus tard, au cours de mon existence, me glissant dans des enveloppes de plus en plus rudes, de plus en plus imperméables aux sensations. A présent, peut-être bien que rien ne me traverse plus. Je porte une pelisse de pierre.


Ah, tu m’as coupé les jambes, eh bien je vais me fabriquer des ailes et t’attaquer par les airs !


Bien peu de femmes leur résistent, aux ours, ils sont si grands, si tendres, si gauches, si velus. Et puis ce sont des séducteurs nés, les femmes les attirent à ce point qu’ils ne perdent jamais une occasion de s’approcher de l’une d’entre elles pour leur grogner quelque chose à l’oreille. Dans le temps, lorsque notre peuple vivaient encore en majorité dans la forêt, il y avait sans arrêt des histoires de femmes qui s’acoquinaient avec des plantigrades, jusqu’à ce que le mari tombe sur les amoureux et chasse le grand brun.


En vérité, il n’y avait même plus de bons enseignants. Cela faisait plusieurs générations que les gens avaient commencé à se désintéresser de la langue des serpents, et nos parents ne savaient déjà plus que quelques mots parmi les plus courants et les plus simples, comme celui qui force un élan ou un chevreuil à s’approcher et se laisser égorger, ou bien celui qui calme les loups, ainsi que les formules de conversations courantes, au sujet du temps qu’il fait et ce genre de choses, qu’il convenait d’employer pour saluer les reptiles qui rampaient auprès de vous. Il y avait belle lurette que les mots les plus puissants ne servaient plus à rien, car pour qu’ils soient d’un effet quelconque il faut être des milliers à les siffler, et nous n’étions plus assez nombreux pour cela dans la forêt. C’est ainsi que la plupart étaient tombés dans l’oubli, et dans les derniers temps les gens ne prenaient même plus la peine d’apprendre les plus simples, car comme je l’ai dit, ils étaient difficiles à retenir ; et puis à quoi bon s’y escrimer alors que derrière une charrue, on n’a besoin que de ses muscles.


Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il faudrait que je devienne l’écuyer de quelqu’un ? demandais-je. Encore un de ces traits répugnants communs à tous ces gens à la mode – l’envie de se mettre au service d’un maître.


Puisqu’ils s’étaient construit un monde nouveau, ils auraient dû laisser l’ancien tranquille, ils auraient dû l’oublier. Mais à l’évidence, ils en avaient été incapables, vu que la couronne des vipères royales et le langage des oiseaux les alléchaient encore, et tant d’autres secrets de la forêt qui, dans leur mémoire, s’étaient étrangement déformés jusqu’à prendre une autre signification, toute nouvelle et toute stupide. Ils n’étaient pas parvenus à se libérer totalement de leur passé : il les attirait sans qu’ils sachent pourquoi, mais quand ils tombaient effectivement sur quelque chose de très ancien, ils ne savaient pas se comporter : ils étaient comme de petits enfants qui, en allant s’abreuver à la source, se penchent trop et tombent à l’eau la tête la première.


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