Seiobo est descendue sur terre – Laszlo Krasznahorkai

(…) car jusqu’ici, jusqu’à l’apparition des bûcherons, il leur était tout simplement impossible de prendre le Misoma-Hajime-sai au sérieux, même si cette pensée semblait blasphématoire, ils pensaient, et se dirent à voix basse que l’absence de sacré, autrement dit le sacrilège officiait sur cette scène, où rien n’était authentique, ni crédible, chacun des gestes du grand prêtre, le dai-guji, ou des prêtres agenouillés derrière lui, ne révélait qu’une indécision empreinte de nervosité, une unique préoccupation : que tout se déroule bien, sans erreur, une tension extrême, telle était la seule chose perceptible dans chaque mouvement et chaque geste rituel, et non le rituel lui-même, et le même esprit animait les rangs des hôtes de marque, tous ces donateurs venus avec d’évidentes promesses de financement alléchantes, une indécision empreinte de tension, les attitudes et les gestes, en guise de foi et de dévotion, trahissaient la peur, la peur de laisser transparaître d’une façon ou d’une autre qu’ici rien n’était authentique, ni authentique, ni sincère, ni ouvert, ni naturel, il manquait précisément tout ce qui incarnait l’essence même du shinto, voilà ce qu’ils pensaient et ce qu’ils se dirent, retranchés au milieu des journalistes, quand le travail commença et que brusquement tout fut sauvé, car à partir de cet instant et durant près de deux heures, toute l’assemblée regarda, le souffle coupé, les artisans, ils les regardèrent et n’en crurent pas leurs yeux, car ce que ces simples bûcherons, ces travailleurs forestiers d’Akasawa, spécialement formés, faisaient, était authentique, était pur, crédible et naturel, un art guidait leurs gestes, un art ancestral, car ils ne se précipitaient pas, leur cognée à la main, sur les arbres, mais employèrent une méthode particulière : trois hommes, parmi deux groupes de neuf, œuvraient en même temps, ils travaillaient toujours à trois, encerclant l’arbre depuis l’estrade, et au lieu de donner des coups de cognée tout autour du tronc, les trois hommes pratiquèrent chacun une encoche, trois fentes sur trois points d’équilibre régulièrement espacés sur la circonférence du tronc de l’arbre, après quoi ils se mirent non pas à élargir cette encoche mais à l’approfondir, ils creusèrent donc un trou dans l’arbre à trois endroits déterminés par le chef d’équipe de façon à ce que l’arbre tombe dans la direction souhaitée, pour ce faire, il s’était adossé au tronc, avait mesuré avec ses bras une distance, et déterminé un point, puis un deuxième, et une troisième, ensuite il avait montré les trois points où les encoches devaient être faites, et les hommes avaient aussitôt soulevé leur hache, et chaque fois que le bras des artisans commençait à se fatiguer à force de frapper, ils s’écartaient pour laisser la place à trois hommes au repos, qui poursuivaient le travail, les équipes se relayèrent donc, et les trois entailles se creusèrent, et les deux compagnons les regardèrent dans un silence total, brisé par le seul chant vibrant des coups de hache, et tout en les observant depuis la ronde des journalistes ils ressentirent tous les deux la même chose, et ils ne cessèrent de répéter : ces artisans exécutent à la lettre ce qu’ils avaient appris, sans savoir, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils faisaient, ni de pourquoi ils le faisaient ainsi, et surtout ils ne savaient pas qu’à chacun de leurs gestes, quand ils soulevaient leur cognée, la tiraient en arrière, frappaient, quand ils creusaient les trois encoches, jusqu’à atteindre un point précis à l’intérieur du tronc, ils reproduisaient, au millimètre près, la trajectoire, la force, autrement dit l’ordre des mouvements de leurs prédécesseurs, lesquels avaient répété les gestes de leurs propres prédécesseurs, cela veut dire, murmura l’Occidental à son compagnon, que chaque mouvement de chaque artisan, que chaque composante de ce mouvement, l’élan, la courbe décrite, le coup, date de mille trois cents ans, ce sont des artistes, opina du chef Kawamoto-san dont seule une petite étincelle dans le regard révélait qu’il partageait les pensées de l’autre et que ces pensées l’enthousiasmaient lui aussi (…)

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