Les oiseaux – Tarjei Vesaas

C’est alors qu’arriva le grand événement.
Tandis qu’il réfléchissait, voyant Hege s’en aller, il s’assit à sa place habituelle sur l’escalier de la maisonnette et regarda par-dessus le lac, vers les crêtes à l’ouest. L’eau était noire maintenant, et les crêtes s’assombrissaient. Un doux crépuscule d’été, dans le ciel et sur la terre. Mattis n’était pas insensible à de telles choses.
Leur maisonnette se trouvait dans un petit repli de terrain marécageux qui remontait du rivage. La forêt de conifères était mêlée de bouleaux et de trembles. Un petit ruisseau dévalait la pente. Parfois, il semblait que cet endroit était d’une beauté comme il n’en avait vu nulle part ailleurs – si peu qu’il se fût promené.
Peut-être était-ce là ce qu’il ressentit alors – il s’évadait, en tout cas, les yeux écarquillés, laissant le crépuscule s’appesantir, à supposer que l’on pût appeler cela un crépuscule et non quelque chose d’ineffablement doux.
C’est à ce moment-là qu’arriva l’inattendu.
« De ce côté-ci du vent tout est tranquille », venait-il de penser tout en regardant au loin les deux cimes des trembles et le ciel nocturne. C’était quelque chose qui passait parmi les cimes, il s’imagina qu’il pouvait le voir, tant il faisait clair. Pas de vent, seulement quelque chose qui passait — et le temps était si tranquille par ici que pas une feuille ne bougeait sur les trembles verts.
Et puis il y eut un petit bruit. Un cri soudain, étrange. Et en même temps, il perçut quelques brefs coups d’ailes rapides, là-haut, en l’air. Puis quelques appels étouffés dans un langage d’oiseau désemparé.
Cela passa au-dessus de la maison.
Mais cela passa aussi juste à travers Mattis.


Je vais finir par me tuer à force de penser, répondit-il, et c’était la vérité.


Le lendemain matin, il pensa, le cœur plein à déborder : aujourd’hui, c’est moi et la bécasse. Comment, il ne pouvait l’expliquer. Il n’avait pas besoin d’une explication non plus. Il y avait bien des raies au-dessus de la maison – des traces de la bécasse qui était passée par ici pendant qu’il dormait cette nuit, et toutes les nuits maintenant. C’était presque un péché que de dormir. Plus Mattis pensait à la bécasse, plus il était certain qu’il arriverait de bonnes choses. Quelque chose qui serait autrement. C’était pour cela que la bécasse passait au-dessus d’ici matin et soir, mais toujours pendant que les gens étaient cachés dans leurs maisons.Cela signifiait quelque chose de bon, lui semblait-il. Évidemment, il pouvait sortir et veiller, suivre le passage de l’oiseau dans l’air aussi souvent qu’il voudrait. C’était la bécasse et lui. Aujourd’hui, c’était un jour nouveau avec elle. La bécasse comblait les pensées de Mattis. Il ne pouvait s’empêcher d’y faire allusion sans cesse devant Hege. Celle-ci était fatiguée mais il pouvait bien se comporter de telle sorte que Hege ne sût pas de quoi il s’agissait, croyait-il, et de sorte qu’il pût pourtant soulager son cœur.
De bonne heure, ce matin-là, tandis qu’elle lui donnait à manger, il dit à Hege :
– Ça va et ça vient pour moi maintenant.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-elle patiemment.
– Comme ça. Il fit un trait en l’air avec ses doigts, comme une passée de bécasses. Hege voulut poursuivre son travail. Elle était toujours pressée. Mattis était heureux de l’associer à ce qu’il portait en son cœur juste alors, mais, dans son aveuglement, Hege ne le comprenait pas.
– Attends un peu, Hege, c’est important ça.
– Vite alors, dit-elle.
– Tu en sais si peu sur certaines choses.Il dit cela amicalement, d’un ton un rien effrayé. Il parlait à quelqu’un de futé, non ?
– Oui, tu l’as déjà dit, répondit Hege.
– C’est passé et repassé, dit-il.
– Et pendant que tu dormais, dit-il.
– Tous les jours, dit-il pour arrondir.
Alors, elle le regarda comme elle eût regardé un adulte, puis elle dit :
– Tant mieux pour toi que tu le prennes ainsi. Ce n’est pas mon cas, je dois dire.

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