Danser au bord du monde – Ursula K. Le Guin


C’est à partir d’un passé qu’on écrit un avenir, voilà tout ce que je savais; alors j’ai puisé ce que j’ai pu dans les traditions de mes propres ancêtres, issus de la culture européenne. J’ai appris, comme nous tous, à chiper une idée en Chine et voler un dieu en Inde, afin d’assembler un monde du mieux que je pouvais. Mais un mystère demeure. L’endroit où je suis née, où j’ai grandi, que j’aime plus que tout autre, mon monde à moi, ma Californie, reste à créer. Pour fabriquer un monde nouveau, il faut partir d’un monde qui existe. Aucun doute là-dessus. Pour en découvrir un, peut-être faut-il en avoir perdu un. Ou être soi-même perdue. La danse du renouveau, celle qui a créé le monde, a toujours été dansée ici, au bord, à la limite, sur la côté embrumée. (Faire des mondes, 1981)


L’avenir est devenu inhabitable. Et à mon sens, cette disparition de l’espoir ne peut provenir que d’une incapacité à affronter le présent, à vivre dans le présent, à vivre en individu responsable parmi d’autres êtres dans le monde sacré de l’ici et maintenant, c’est-à-dire tout ce que nous possédons, tout ce qu’il nous faut, pour fonder notre espoir. (Faire face, 1982)


La réussite se fait toujours au détriment de quelqu’un. La réussite, c’est le rêve américain que nous pouvons continuer à faire parce que la plupart des gens, dans la plupart des pays, y compris trente millions dans le nôtre, vivent bien éveillés, eux, dans la terrible réalité de la pauvreté. Alors non, non je ne vous souhaite pas de réussir. Je ne veux même pas en parler. Ce dont je veux parler ici c’est de l’échec.

Parce que vous êtes des êtres humains, vous connaîtrez l’échec. Vous connaîtrez des déceptions, des injustices, des trahisons et des pertes irréparables. Vous découvrirez que vous êtes faibles quad vous vous croyiez fortes. Vous travaillerez pour posséder des biens et vous vous rendrez compte que ce sont eux qui vous possèdent. Vous vous retrouverez – et je sais que cela vous est déjà arrivé – dans les ténèbres, seules et apeurées.

Ce que j’espère pour vous, pour toutes mes sœurs et mes filles, pour mes frères et mes fils, c’est que vous serez capables d’y vivre, dans ces ténèbres. De vivre dans ce lieu que notre culture de la réussite et de la rationalisation nie et qualifie de terre d’exil, inhabitable, étrangère. (Discours de la main gauche pour une remise de diplômes, 1983)


Car enfin, comment une expérience peut-elle en nier, en réfuter, en contester une autre? J’ai plus d’expérience que vous, certes, mais la vôtre est votre vérité à vous. Comment un être humain peut-il prouver à un autre qu’il a tort? Même si vous êtes beaucoup plus jeunes et plus intelligentes que moi, c’est mon être à moi qui est ma vérité. Je peux en faire cadeau, et vous n’êtes pas obligées de l’accepter. Les êtres ne peuvent pas se contredire; seuls les mots le peuvent – les mots séparés de l’expérience afin de servir d’armes, les mots qui font les plaies, la déchirure entre sujet et objet, qui exploitent et exposent au grand jour l’objet, mais déguisent et défendent le sujet.

(…)

Nos écoles, nos universités, institutions du patriarcat, nous apprennent à écouter les êtres de pouvoir, les hommes et les femmes qui parlent la langue paternelle; ce faisant, elles nous apprennent à ne pas écouter la langue maternelle, à ne pas entendre ce que disent les impuissants, les pauvres, les femmes, les enfants; à ne pas percevoir leur discours comme valide.

(…)

La littérature prend forme et prend vie dans le corps, matrice de la langue maternelle; toujours.

(…)

L’art n’est pas un acte exclamatoire de projection égotique, mais une manière – habile et puissante – d’être au monde.

(…)

Je terminerai donc par la fin d’un poème de Linda Hogan, du peuple Chickasaw, intitulé « Les femmes qui parlent » :

« Filles de nos mère, les femmes parlent.

Elles arrivent

des confins où règne la sagesse,

portées par leurs pieds parfaits.

Filles de nos mères, je vous aime. »

(Discours de remise de diplômes à Bryn Mawr, 1986)


Ce n’est pas cette histoire-là que je raconte. Celle-là on la connaît, tous nous savons tout ce qu’il y a à savoir sur tous les gourdins, javelots et cimeterres, tout ce qui assomme, transperce et frappe, toutes ces choses longues et dures; en revanche, nous ne savons rien des choses qui servent à en contenir d’autres, le contenant de la chose contenue. Ça c’est une histoire nouvelle. C’est de l’inédit. (Le fourre-tout de la fiction, une hypothèse, 1986)


Tous ces types d’agencement – son, syntaxe, images, idées, sentiments – doivent fonctionner ensemble; et tous doivent être présents à un degré ou à un autre. L’amorce de l’œuvre, cette phase mystérieuse, est peut-être le moment de leur assemblage – celui où, dans l’esprit de l’auteur, un sentiment se raccorde à l’image qui va l’exprimer et où cette image conduit à une idée jusque-là à demi formée, laquelle idée se cherche alors des mots, qui mènent à d’autres mots, qui créent de nouvelles images représentant peut-être des personnes, les personnages de l’histoire, qui agissent de manière à exprimer les sentiments et idées sous-jacents qui, dès lors, entrent en résonance les uns avec les autres… (Où trouvez-vous vos idées, 1987)


Une société, une psychologie ayant pour principe que l’homme est humain et la femme Autre, ne sauraient accepter qu’une femme soit artiste. Un ou une artiste est un moi autonome qui fait ses propres choix : pour être ce moi-là, une femme devrait alors se dé-féminiser. Stérile, elle est contrainte de copier l’homme – de manière imparfaite, cela va sans dire.

D’où le regard favorable porté sur Jane Austen, les sœurs Brontë, Emily Dickinson et Sylvia Plath, cette dernière ayant eu, certes, deux enfants, mais corrigé son erreur en se suicidant. Si le Grand Corpus misogyne de la Littérature inclut ces femmes, c’est qu’elles peuvent être vues comme incomplètes : des hommes de sexe féminin.

(…)

Je m’aperçois que le moment est venu de marquer une pause et d’énoncer clairement ce que que, justement, je ne dis pas. Je ne dis pas que les écrivains doivent avoir des enfants. Je ne dis pas que les parents doivent écrire. Je ne dis pas non plus à toutes les femmes qu’il faut faire des livres ou des enfants. Être mère, c’est une chose qu’une femme peut faire. Comme être écrivaine. C’est un privilège. Ce n’est ni une obligation ni une destinée. Si je parle des mères qui écrivent, c’est que le sujet est quasi tabou – on a dit aux femmes qu’il ne fallait pas essayer d’être les deux, sinon elles allaient le payer cher, parce que la chose n’est pas faisable, elle est contre nature.

Cette interdiction faite aux femmes de combiner création et procréation chez les femmes est un cruel gâchis : non seulement il appauvrit la littérature en en excluant les femmes au foyer, mais il a causé d’intolérables souffrances et automutilations chez des êtres humains : c’est Virginia Woolf, obéissant aux médecins avisés qui lui conseillent de ne pas avoir d’enfants, c’est Sylvia Plath posant un verre de lait au chevet de ses enfants avant d’aller se mettre la tête dans le four.

(…)

Car c’est là la clef de tout : la rancœur assassine, l’envie, la jalousie, le dépit … tous ces sentiments que les hommes sont souvent autorisés à nourrir, qu’on leur apprend à nourrir, envers les activités qui ne leur sont pas destinées, qui ne sont pas à leur service, qui n’ont pas pour but d’alimenter leur corps, de pourvoir à leur confort et à leurs enfants. Quand une femme tente de s’opposer vivement à cette animosité-là, les joies issues de son travail personnel deviennent une calamité; il faudra qu’elle choisisse de se rebeller, tenter sa chance de son côté, ou bien se réfugier dans le mutisme. Tous les artistes doivent s’attendre à travailler dans l’indifférence totale, rationnelle, où les tient le monde, et ce des années durant, voire leur vie entière. Mais il n’est pas d’artiste qui puisse travailler correctement face à cette résistance-là, quotidienne, exclusive, vengeresse. Le sort de bien des femmes artistes. (La fille de la pêcheuse, 1988)

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