Voyager dans l’invisible. Techniques chamaniques de l’imagination – Charles Stépanoff

Extraits de l’entretien de Charles Stépanoff et Véronique Bergen dans L’art Même

Quand on prend du recul et que l’on réalise que l’humanité peut construire des images à la fois dans le visible, ce dont nous sommes coutumiers en Occident, et dans l’invisible, ce qui existe ailleurs, on se pose nécessairement la question des raisons de l’investissement relatif des sociétés humaines dans l’une ou l’autre direction. J’observe que les traditions rituelles qui souhaitent stabiliser leurs contenus et contrôler les expériences individuelles régulent de façon institutionnelle l’accès à la fonction de chamane et produisent des images qui modélisent les itinéraires mentaux. L’image matérielle vient stimuler mais aussi encadrer et figer plus ou moins l’imagerie invisible. La floraison des images incarnées dans ces contextes est un des éléments qui permettent de stabiliser l’imagination, parallèlement à une division du travail confiant un rôle toujours plus importants à des experts.


Est-ce que les transformations mentales, socio-politiques et écologiques sont liées? Oui, je le pense, étant donné que dans l’évolution humaine l’imagination a eu un rôle fondamental dans la création d’un rapport riche au vivant, l’extinction de cette imagination modifie forcément notre attitude écologique. Je crois que personne ne met mieux en évidence cette corrélation que Davi Kopennawa, un chamane yanomami du Brésil, qui est en même temps un exceptionnel contre-anthropologue de l’Occident. Il nous dit : « Vous, peuple de la marchandise, si vous détruisez les forêts, si vous ravagez les êtres qui vous font vivre, c’est pour une raison simple : c’est parce que vous ne savez plus rêver. Quand vous rêvez, vous ne savez rêver que de vous-mêmes. » C’est très juste. Vous voyez la psychanalyse, la seule institution moderne accordant de l’intérêt au rêve : elle en fait un miroir du moi. Quelle indigence par rapport à toutes les sociétés qui regardent le rêve comme un moyen privilégié d’élargissement des perspectives sur le monde! Je crois volontiers que, pour détruire ses forêts, une société doit d’abord détruire la capacité de rêver de ses membres, comme suggère Davi Kopenawa. Cela pourra être montré empiriquement par une comparaison ethnohistorique.

Si l’on compare les traditions imaginatives et oniriques à travers le monde boréal, quelques techniques simples ressortent. Tout d’abord dans ce qu’on appelle la « quête de vision », il faut sortir des zones habitées, aller en forêt ou dans des steppes désertes, jeûner, rester allongé plusieurs jours. Ou bien se placer collectivement dans le noir comme on le fait dans la tente sombre et partager une expérience qui va nourrir les rêves juste après, quand chacun va se coucher. C’est pourquoi j’ai appelé la tente sombre une antichambre du rêve. Le contenu même des images est stimulé par un partage social des expériences : des récits de rêves, des mythes, des rituels. Dans les traditions hiérarchiques, les cosmogrammes transmettent des modèles du monde à travers les quels les chamanes vont voyager mentalement. Les chamanes sont des gens qui cultivent une riche iconographie mentale et ne cessent de l’enrichir tout au long de leur vie en explorant de nouveaux itinéraires dans l’invisible, vers les subjectivités non humaines.

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