Terremer (intégrale) – Ursula K. Le Guin

Le sorcier de Terremer

— Quand commencera mon apprentissage, Maître ?
— Il a commencé, lui répondit Ogion.
Un silence, comme si Ged retenait ce qu’il voulait objecter. Puis il lança :
— Mais je n’ai encore rien appris !
— C’est que tu n’as pas encore découvert ce que je t’enseigne, répliqua le mage.


Qui veut être Maître des Mers doit connaître le vrai nom de chaque goutte d’eau de mer.


Le silence seul permet le verbe
Et les ténèbres la lumière,
Comme de la mort jaillit la vie.
Étincelant est le vol du faucon
Dans le désert des cieux.


Depuis, il demeura persuadé que l’homme sage est celui qui ne se détache jamais des autres créatures vivantes, qu’elles aient ou non le don de la parole ; et, dans les années qui suivirent, il s’efforça patiemment d’apprendre ce qu’on peut apprendre, en silence, du regard des animaux, du vol des oiseaux, du lent et ample mouvement des arbres.


(…) un homme qui, se connaissant dans sa totalité et dans sa vérité, ne peut être utilisé ni possédé par une puissance autre que lui-même, et dont la vie, par conséquent, n’est vécue que pour elle-même, jamais au service de la destruction, de la douleur, de la haine ou des ténèbres.


Pour entendre, il faut être silencieux.


J’ai renoncé au soleil, aux villes et aux terres lointaines, pour une poignée de pouvoir, pour une ombre, pour les ténèbres.


Les tombeaux d’Atuan

Elle commençait à apprendre le poids de la liberté. C’est un pesant fardeau, et pour l’esprit une charge immense et étrange à assumer. Ce n’est point facile. Ce n’est pas un cadeau que l’on reçoit, mais un choix que l’on fait, et le choix peut être malaisé. La route est escarpée jusqu’à la lumière ; et le voyageur ainsi chargé risque de ne jamais en atteindre le bout.


L’enfant se releva et descendit péniblement les quatre marches. Quand elle fut en bas, les deux grandes prêtresses la revêtirent d’une robe noire, d’un capuchon et d’un manteau, et la firent à nouveau se tourner vers les degrés, la tache noire, le trône.
« Que les Innommables voient l’enfant qui leur est donnée, celle-là même qui soit jamais née sans nom. Qu’ils acceptent en offrande sa vie et les années de sa vie jusqu’à sa mort, qui leur appartient aussi. Que cette offrande leur soit agréable. Qu’elle soit dévorée ! »
D’autres voix, stridentes comme des trompettes, répondirent : « Elle est dévorée ! Elle est dévorée ! »


La question est toujours la même , avec un dragon : va-t-il vous parler, ou vous manger ?


C’était le noir de lune, et les rites des ténèbres devaient s’accomplir devant le Trône Vide. Arha respira les fumées narcotiques des herbes brûlant dans de larges corbeilles de bronze devant le Trône, et dansa, solitaire, toute en noir. Elle dansa pour les esprits invisibles des morts et des non-nés et, tandis qu’elle dansait, les esprits se pressaient autour d’elle, suivant les virevoltes de ses pieds et les gestes lents et sûrs de ses bras. Elle chanta les cantiques dont nul homme ne comprenait les paroles, qu’elle avait apprises syllabe par syllabe de Thar, il y avait longtemps. Un chœur de prêtresses cachées dans l’obscurité derrière la double rangée de colonnes répétait les mots étranges après elle, et l’air dans la vaste salle en ruine était bourdonnant de voix, comme si les esprits en foule eussent répété les cantiques à l’infini.


L’ultime rivage

Essaie de choisir avec soin, Arren, lorsque de grands choix devront être faits. Quand j’étais jeune, j’eus à choisir entre être ou agir. Et j’ai bondi sur la seconde solution comme une truite sur une mouche.
Mais chacun de tes gestes, chacun de tes actes, te lie à ce choix et à ses conséquences, et te force à agir de nouveau et sans cesse. Il est donc très rare de rencontrer un espace, un moment comme celui-ci, entre l’acte et l’acte, où il soit possible de s’arrêter et simplement d’être. Ou se demander qui, après tout, est-on.


– Alors, personne n’utilise plus ces sorts, à présent ? demanda Arren.

– Je n’ai connu qu’un homme qui les employât librement, sans se rendre compte de leurs risques. Car ils sont dangereux, et comportent des risques plus grands que toute autre magie. Je viens de dire que la vie et la mort sont comme les deux côtés de la main, mais en vérité, nous ne savons pas ce qu’est la vie ni ce qu’est la mort. Il n’est pas sage d’avoir du pouvoir sur ce qu’on ne comprend pas; et il est bien improbable qu’il en résulte quelque chose de bon, répondit l’Épervier.


Lorsque nous désirons acquérir du pouvoir sur la vie – une fortune inépuisable, l’invincibilité, l’immortalité -, alors ce désir devient de la cupidité. Et si la connaissance s’allie à cette cupidité, alors survient le mal.


Quand une tempête commence, elle n’est qu’un petit nuage à l’horizon.


Tehanu

Il lui aurait fallu voler, mais elle ne savait pas; elle n’était pas de l’espèce ailée.
Therru courut à toute jambe à travers les champs, dépassa la cabane de tante Mousse, le chalet d’Ogion et l’abri aux chèvres, emprunta le sentier qui longeait la falaise et s’approcha du bord, où il lui était interdit d’aller parce qu’elle n’y voyait que d’un œil. Elle faisait bien attention et regarda attentivement avec cet œil où elle mettait les pieds. Elle campa juste au bord. La mer était tout en bas, et le soleil se couchait dans le lointain. Elle fixa l’occident de l’autre œil, et de son autre voix, appela le nom que sa mère avait prononcé en rêve.


– Je ne peux pas chanter, chuchota la fillette.
De ses mains adroites et rythmées, Tenar roulait en pelote le fil qu’elle dévidait de la quenouille.

– On ne chante pas seulement avec sa voix, remarqua-t-elle. On chante avec son esprit. La plus belle voix au monde ne sert à rien si l’esprit ne connaît pas les chansons.
Elle détacha le dernier bout de la laine, qui avait été le premier filé.

– Tu es forte, Therru, et une force ignorante est dangereuse.


Personne, absolument personne ne sait ni ne peut dire ce que je suis, ce qu’est une femme, une femme de pouvoir, le pouvoir d’une femme, plus profond que les racines des arbres, plus profond que les racines des îles, plus ancien que la Création, plus ancien que la lune : qui se risquerait à questionner les ténèbres ? Qui serait prêt à demander leur nom aux ténèbres ?


– Elle m’obéit, mais uniquement parce qu’elle en a envie.

– C’est là l’unique justification de l’obéissance


– Que reproches-tu aux hommes? demanda avec précaution Tenar.
Avec tout autant de précaution, Mousse répondit en baissant la voix:

– Je ne sais pas, ma toute belle. J’y ai réfléchi. Souvent j’y ai réfléchi. Tout ce que je puis dire, c’est ceci: l’homme est dans sa peau, tiens, comme une noix dans sa coquille.
Elle leva ses longs doigts crochus comme pour montrer une noix.

– Elle est dure et solide, sa coquille, et elle est pleine de lui. Pleine de sa précieuse chair mâle, de virilité. Et c’est tout. Voilà. A l’intérieur, il n’y a place pour rien d’autre, à part lui.


Contes de Terremer

Au bout d’un moment, il reprit la parole en cherchant ses mots :

La terre. Les pierres… C’est une magie sale. Ancienne. Très ancienne. Aussi vieille que l’île de Gont.

Les Puissances Anciennes ? murmura Ogion.

Je n’en sais trop rien, dit Heleth.

Est-ce que cette magie contrôlera la terre elle-même ?

Je crois plutôt qu’elle essaiera de s’en faire bien voir. À l’intérieur. (Le vieil homme enterrait le trognon de pomme et les plus gros éclats de coquille d’œuf sous une fine couche d’humus, qu’il tapota avec soin.) Je connais les mots, certes, mais je vais devoir apprendre quoi faire à mesure. C’est ça le hic avec les gros sorts, hein ? On découvre ce qu’on doit faire à mesure. Aucune occasion de s’entraîner. (Il leva les yeux) Ah ! Là ! Tu as senti ?
Ogion secoua la tête.

Elle s’étire dit Heleth. (Il continuait de tapoter la terre, avec gentillesse, avec douceur, comme il aurait rassuré une vache apeurée.) Ça ne tardera plus, maintenant, je pense. Tu peux maintenir ouvertes les Portes, mon cher?


Puis-je connaître le secret ? demanda-t-il au bout d’un moment.

Tu le connais déjà. C’est ce que tu as donné à Iris. C’est ce qu’elle t’a donné. La confiance.

La confiance, dit le jeune homme. Oui. Mais contre… contre eux ?… Gelluk est mort. Losen tombera à son tour. Ça fera-t-il la moindre différence ? Les mendiants mangeront ? La justice sera rendue ? Je crois que le mal réside en nous, en l’humanité. La confiance le nie. Franchit l’abysse. Mais il est là. Et tout ce qu’on fait finit par servir le mal, parce qu’on est ce qu’on est. La cupidité et la cruauté. Je regarde le monde, les forêts et les montagnes d’ici, le ciel, et tout est juste, comme il se doit. Mais on ne l’est pas. Les gens ne le sont pas. Les gens sont injustes. On est injustes. On commet des injustices. Aucun animal n’en commet. Comment le pourrait-il ? Mais on le peut et on en commet. Et on n’arrête jamais.
Elles écoutaient, sans marquer accord ni désaccord, mais acceptant son désespoir. Ses mots entrèrent dans leur silence attentif, s’y nichèrent durant des jours, lui revinrent changés.

Nul ne peut rien faire l’un sans l’autre, dit-il. Mais ce sont les cupides, les cruels qui se soutiennent et se renforcent les uns les autres. Et ceux qui refusent de les rejoindre restent seuls. […]. Personne ne peut être libre seul.


Comment enseigner un art dont on ignore ce qu’il est ?


L’art de la magie concerne le vrai, et les mots qu’il emploie sont les mots véritables. Les vrais magiciens éprouvent donc des difficultés à mentir au sujet de leur art. Dans leur cœur, ils savent que leur mensonge, émis à haute voix, risque de changer le monde.


Chaque sort dépend de tous les autres, expliquait Haut-Dragon. Un mouvement de la moindre feuille agite toutes les feuilles de tous les arbres de toutes les îles de Terremer. ! Il existe un motif. C’est lui que tu dois chercher, c’est à lui que tu dois te référer. Rien ne se passe de bien qui ne fasse partie du motif. Il n’y a de liberté qu’en son sein.


Craindre un pouvoir, combattre un pouvoir, c’est risquer gros. Aimer le pouvoir et le prendre en partage, voila la voie royale.


Le vent d’ailleurs

Je crois, dit Tehanu de sa douce voix étrange, que quand je mourrai, je pourrai rendre le souffle qui m’a permis de vivre. Je pourrai rendre au monde tout ce que je n’ai pas fait. Tout ce que j’aurais pu être et que je n’ai pas été capable d’être. Tous les choix que je n’ai pas faits. Toutes les choses que j’ai perdues et gâchées. Je pourrai les rendre au monde. Pour les vies qui n’ont pas encore été vécues. Ce sera mon cadeau au monde, en échange du cadeau qu’il m’a fait de la vie que j’ai vécue, de l’amour que j’ai éprouvé, de l’air que j’ai respiré.
Elle leva les yeux vers les étoiles et soupira.


Les arbres sont très sombres, dit Aulne à Épervier, mais il ne fait pas sombre à leur pied. Il y a une lumière – une lueur en eux.


Il ressentait une tristesse jusqu’au cœur des choses, un grand chagrin qui transparaissait même dans la lumière de l’aube.


Bien que rarement célibataires, les sorcières ne restaient jamais plus d’une nuit ou deux avec le même homme, et il était exceptionnel qu’une sorcière épouse un homme. Il était beaucoup plus fréquent que deux sorcières vivent ensemble, c’est ce qu’on appelait un mariage de sorcières ou encore un pacte de femmes. L’enfant d’une sorcière pouvait donc avoir une ou deux mères, mais pas de père.


Il se passe quelque chose, quelque chose est en train de changer. Et même si cela se passe en toi et à travers toi, tu en es l’instrument et non la cause.


Plus loin à l’ouest que l’ouest
Bien au-delà des terres
Mon peuple danse
Dans le vent d’ailleurs


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