Un appartement sur Uranus – Paul B. Preciado

La révolution ne commence pas par une marche au soleil, mais par un hiatus, une pause, un déplacement minuscule, une déviation dans le jeu des improvisations et des apparences.


Ce qu’il faut, comme le dit Franco Berardi Bifo, c’est érotiser la vie quotidienne, c’est déplacer le désir capturé par le capital, la nation ou la guerre, pour le redistribuer dans le temps et l’espace, qu’il traverse tout et qu’il nous traverse tous.


Les commémorations les plus belles sont celles que célèbrent les révolutions invisibles, les transformations sans date de commencement ni de caducité. Qui célèbre l’herbe quand elle pousse? Le ciel changeant de couleur? Qui célèbre la lecture d’un livre? L’apprentissage d’un nouveau geste? Qui célèbre le dernier instant de bonheur avant une mort subite? Il faut oublier les anniversaires. Il faut oublier les repères et laisser tomber les reliques. Pour célèbrer toutes nos autres naissances possibles.


Un appartement à Uranus

Par Paul B. Preciado, Philosophe — 1 juin 2018 à 19:16

Selon Ulrichs, penseur allemand du XIXe siècle, les uranistes sont des âmes féminines enfermées dans des corps masculins attirés par les âmes masculines. La condition de trans est une nouvelle forme d’uranisme.

Alors qu’au cours de ces derniers mois, ma vie de veille a été, pour reprendre l’euphémisante expression catalane, «bonne, si nous n’entrons pas dans les détails», ma vie onirique a eu la puissance d’un roman d’Ursula K. Le Guin. Au cours de l’un de mes derniers rêves, je discutais avec l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster de mon problème : après des années de vie nomade, il m’est difficile de décider d’un lieu où vivre dans le monde. Pendant que nous avions cette conversation, nous observions les planètes tourner doucement sur leur orbite, comme si nous étions deux enfants géants et que le système solaire était un mobile Calder. Je lui expliquais que, pour l’instant, afin d’éviter le conflit que la décision entraînait, j’avais loué un appartement sur chaque planète, mais que je ne passais pas plus d’un mois sur chacune d’entre elles, et que cette situation était économiquement et vitalement insoutenable. Probablement parce qu’elle est l’auteure du projet «Exotourisme», Dominique était dans ce rêve une experte de la gestion immobilière au sein de l’univers extraterrestre. «A ta place, j’aurais un appartement sur Mars et je garderais un pied-à-terre sur Saturne, me disait-elle, faisant preuve d’un grand pragmatisme. Mais je laisserais l’appartement d’Uranus. C’est trop loin.»

Eveillé, je n’ai pas de connaissance particulière en astronomie ni aucune idée de la position et distance des différentes planètes du système solaire. Mais j’ai vérifié, en consultant la page Wikipédia consacrée à Uranus : c’est effectivement l’une des planètes les plus éloignées de la Terre. Seuls Neptune, Pluton et les planètes naines Hauméa, Makémaké et Eris sont plus lointaines. Uranus est ce que les physiciens appellent une «géante gazeuse». Composée de glace, de méthane et d’ammoniac, elle est la planète la plus froide du système solaire, avec des vents pouvant dépasser les 900 km/h. Bref, on ne peut pas dire que les conditions d’habitabilité conviennent. Dominique avait donc raison : je devrais quitter l’appartement d’Uranus.

Le rêve fonctionne comme un virus. A partir de cette nuit, alors que je suis éveillé, la sensation d’avoir un appartement à Uranus augmente, et je suis de plus en plus convaincu que c’est là-bas que je veux vivre.

Pour les Grecs, comme pour moi dans le rêve, Uranus était le toit solide du monde, la limite de la voûte céleste. Uranus est considéré comme la maison des dieux dans de nombreuses invocations rituelles grecques. Dans la mythologie, Uranus est le fils que Gea, la Terre, a conçu seule, sans insémination ni accouplement. La mythologie grecque est à la fois une sorte de conte de science-fiction rétro-anticipant, dans une modalité do it yourself, les technologies de reproduction et de transformation du corps qui apparaîtront tout au long des XXe et XXIe siècles ; et en même temps une série télé kitsch dans laquelle les personnages s’adonnent à une quantité inimaginable de relations qui sont hors la loi. Ainsi Gea a épousé son fils Uranus, un titan souvent représenté au milieu d’un nuage d’étoiles, tel une sorte de Tom of Finland dansant avec d’autres types musclés dans un club techno sur le mont Olympe. Des relations incestueuses et peu hétérosexuelles du Ciel et de la Terre naquirent la première génération de titans, parmi lesquels Océan, l’eau ; Chronos, le temps ; ou Mnémosyne, la mémoire… Uranus est à la fois le fils de la Terre et le père de tout le reste. On ne sait pas clairement quel était le problème d’Uranus, mais la vérité est qu’il n’était pas un bon père : soit il forçait ses enfants à rester dans le ventre de Gea, soit il les jetait dans le Tartare dès la naissance. Gea a donc convaincu l’un de ses enfants d’effectuer une opération contraceptive. On peut voir au palais Vecchio de Florence la représentation que Giorgio Vasari a faite au XVIe siècle de Chronos castrant son père Uranus avec une faux. Aphrodite, la déesse de l’amour, a émergé des organes génitaux amputés d’Uranus… ce qui pourrait suggérer que l’amour vient de la déconnexion des organes génitaux du corps, du déplacement et de l’extériorisation de la force génitale.

Cette forme de conception non hétérosexuelle, citée dans le Banquet de Platon, a inspiré à Karl Heinrich Ulrichs le terme «uraniste» en 1864 pour désigner ce qu’il appelle les amours du «troisième sexe». Afin d’expliquer l’attirance d’homme pour d’autres hommes, Ulrichs, après Platon, coupe la subjectivité en deux, sépare l’âme et le corps, et imagine une combinatoire d’âmes et de corps qui l’autorise à revendiquer la dignité de ceux qui s’aiment contre la loi. La segmentation de l’âme et du corps reproduit dans l’ordre de l’expérience l’épistémologie binaire de la différence sexuelle : il n’y a que deux options. Les uranistes ne sont pas, dit Ulrichs, malades ou criminels, mais des âmes féminines enfermées dans des corps masculins attirés par les âmes masculines. Ulrichs ne fait pas cette déclaration en tant que scientifique, mais à la première personne. Il ne dit pas «il y a des uranistes», mais «moi, je suis uraniste», et il l’affirme encore, après avoir été condamné à la prison et vu ses livres interdits, devant un congrès de juristes à Munich. Ainsi Ulrichs était sans aucun doute le premier citoyen européen à déclarer publiquement qu’il voulait un appartement sur Uranus.

Je réalise alors que ma condition trans est une nouvelle forme d’uranisme. Je n’ai plus besoin, comme Ulrichs, d’affirmer que je suis une âme masculine enfermée dans un corps de femme. Je n’ai pas d’âme et je n’ai pas de corps. J’ai un appartement sur Uranus, ce qui me situe assez loin de la plupart des Terriens, mais pas si loin que vous ne puissiez pas venir me voir. Même dans les rêves.


http://aca.st/f5fb86

http://aca.st/f3b060

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s