Quatre éléments (parmi tant d’autres)

EAU

Elle avait fait un rêve tellement puissant alors même qu’elle accouchait qu’elle a toujours prétendu ne l’avoir pas senti naître.

C’était ce que sa mère, une généreuse nourrice qui élevait ses neuf enfants et allaitait ceux des princesses de Marrakech, lui avait toujours raconté. Il était son dernier-né et sa mère semblait toujours surprise de le voir traîner dans la sombre maison de la Médina.

« Que fais-tu là, toi ? »

Et il répondait, habitué au protocole :

« Je suis Yunus, ton fils et celui de Mahfouz. »

Alors les grands yeux noirs de la mère se perdaient dans le vide.

« Ah oui, mon enfant du rêve… je crois toujours que tu n’existes que dans mes nuits, mais tu es bien réel, je le vois bien. »

Pourtant, elle n’avait jamais voulu lui raconter son rêve.

Et Ibn Mahfouz a grandi avec la conscience d’être né d’un mystère.


TERRE

La terre c’est la pierre, disait le conteur, quand on lui demandait quelle était sa patrie.

Je marche sur la pierre.

Ma plante de pied a besoin du minéral, j’y puise mon immortalité.

Il vénérait les géants de pierre davantage que tous les autres car il semblait voir sous la terre.

Je vois où ils s’enracinent dans la roche, ils sont nés d’elle dans un temps où on ne considérait pas que la pierre fût une chose morte.

D’ailleurs, elles sont vivantes, ces statues, elles clignent des yeux.

Trois générations se succèdent le temps d’un battement de leurs paupières.


FEU

Nos ancêtres savaient couver le feu et ne jamais le perdre.

Ils savaient ce que cela signifiait de perdre le feu.

Ils savaient qu’ils seraient à nouveau à la merci d’un orage.

Ils auraient à nouveau à attendre la grâce d’être présents à l’endroit et au moment où la foudre prendrait un arbre et viendrait y déposer le feu venu des Cieux.

En attendant ce moment, ils ne seraient plus des corps en survivance, des corps sans âme, se traînant d’un paysage à un autre, toujours à guetter le ciel.

Nos feux n’ont plus rien de divin et nous n’entretenons plus les braises.

Nous croyons n’avoir plus à craindre ce manque.

Mais pourtant nous dépérissons de n’avoir pas un feu à entretenir.


AIR

L’air c’est le lieu où réside l’inspiration, déclara Karen Blixen en ajustant son turban.

On ne peut être artiste si on n’a pas un rapport personnel au ciel, aux grands espaces ou aux lieux de courants d’air.

Ce à quoi répondit Kenneth White, péremptoire et sympathique comme à son habitude : « Je suis moi aussi sensible au vent, mais je refuse d’y voir un symbole, de l’associer à une imagerie poussiéreuse issue de la religion ou pire d’un ésotérisme incertain. Le vent est un phénomène météorologique qui naît de la collusion de masses d’air chaude et froide. « 

« C’est bien ce que je dis », objecta Karen Blixen en soufflant la fumée de sa cigarette, « il n’existe pas de verbe qui puisse circuler si on ignore en soi les courants froides qui remontent de nos faces nord et les courants qu’on a réchauffés à nos besoins de renommée. »

©Catherine Pierloz – 2017

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