Vers des humanités écologiques, suivi de Oiseaux de pluie – Deborah Bird Rose

La nouvelle écologie démarre avec cette assertion fondamentale : celle que l’unité de la survie n’est pas l’individu ni l’espèce, mais l’organisme-et-son-environement. S’ensuit le fait qu’un organisme qui détériore son environnement commet un suicide. Et, par extension, qu’être est un phénomène intrinsèquement, inéluctablement et nécessairement relationnel.


L’une des idées directrices essentielles est la connectivité. L’impératif d’apprendre à penser avec la connectivité – et à penser avec elle – peut s’entendre comme un impératif pour élargir les frontières de la pensée et pour élargir l’acte de penser lui-même – améliorer notre capacité à penser en dialogue et, peut-être, en empathie avec les autres. Dans la lignée du concept d’Hannah Arendt de pensée élargie – en tant que pensée qui opère dans un mode intersubjectif -, je propose un dialogue élargi qui ouvre la possibilité de conversations interculturelles, inter-espèces, etc.


Steven Muecke propose de concevoir la connexion comme un mode de raisonnement qui nous conduit à l »engagement. Il nous incite, non pas à abandonner, mais à nous décentrer de la rationalité cartésienne au profit d’un cadre logique plus inclusif. Les connexions sont non linéaires (en même temps que linéaires), et la représentation demande donc des formes non linéaires. Il se peut que le récit soit la méthode par laquelle la raison connective trouve sa voix la plus puissante. Cette méthode offre la remarquable possibilité de raconter des histoires qui transmettent, invoquent et vivifient les connexions.

Nous entendons souvent que « nous » – entendu comme colons, ou Occidentaux, ou enfants de l’âge cybernétique – avons besoin de nouvelles histoires. Nous avons besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, des histoires sur l’organisme humain en tant que moment vivant en connexion avec son environnement. Nous avons besoin d’histoires de justice qui élargissent notre pensée, d’histoires de relations aux lieux qui élargissent notre pensée. Dans nos sociétés issues de la colonisation, nous avons besoin de conversations élargies avec les peuples autochtones, non pas seulement parce que nous partageons un territoire avec eux, mais également parce que, dans de nombreux domaines, ils et elles ont déjà des conceptions plus étendues et connectives des relations entre humains et biosphère.

Le point que je souhaite développer est une mise en garde. Nous aggraverions l’erreur épistémologique cartésienne si nous ignorions (ou oubliions) que le monde a déjà ses propres histoires. (…) L’engagement communicatif ne nous autorise pas à inventer des histoires. Il s’agit plutôt d’étendre notre capacité à raconter ce que Greg Dening appelle des histoires vraies. L’impératif profond est d’étendre notre répertoire épistémologique : trouver de nouvelles formes de raisonnement, et repenser les capacités d’analyse de certaines formes anciennes de raisonnement – notamment le raisonnement par contiguïté et association, ou la métonymie et la phénétique. Un impératif supplémentaire est la critique continue de la raison, telle que Plumwood l’a accomplie de façon majeure dans un de ses ouvrages. Cet impératif, par conséquent, participe à l’émancipation des savoirs opprimés par l’inclusion dialogique des traditions occidentales marginalisées. Et il participe également à la décolonisation du savoir occidental par le dialogue avec les autres traditions de savoirs.


La création du Rêve nous offre un monde dans lequel la plupart des êtres vivants sont des agents sensibles, et cette capacité à ressentir nous emporte dans un monde d’animisme. Graham Harvey a d’ailleurs récemment apporté un nouvel éclairage à ce terme, en le désintoxiquant de l’ancienne vision anthropologique évolutive selon laquelle l’animisme était une forme primitive et erronée de compréhension du monde. La définition d’Harvey est succincte : l’animisme implique la reconnaissance  » que le monde est empli de personnes, dont seules certaines sont humaines, et que la vie est toujours vécue en relation à d’autres ». La pensée australienne autochtone recherche le motif, la différence, la relation et la connexion parmi les personnes. Une personne, dans ce contexte, est à la fois autonome et connectée, emmêlée dans des relations d’interdépendance, portant toujours ses responsabilités pour d’autres, et étant toujours bénéficiaire de l’action des autres.


A partir de ce vaste travail, je développe dorénavant le récit d’une philosophie de l’écologie reposant sur plusieurs principes majeurs : motif, connectivité, fragmentation et flux.


Certains de mes professeurs autochtones utilisent ainsi le terme « conteurs » pour nommer les créature dont les actions racontent ce qui se passe dans le monde. (…) Comme je l’ai montré, beaucoup de conteurs sont des animaux.


Alors, qu’est-ce qui est perdu? La communication, les motifs, les connectivités, les fragments et les flux sont tous menacés. Et les implications sont énormes. Pour que les humains puissent vivre où que ce soit, ils doivent être capable de planifier. Pour bien planifier, ils doivent comprendre le fonctionnement des écosystèmes. Pour comprendre les systèmes en action, il faut qu’il y ait communication et que les êtres vivants y prêtent une attention particulière. Pour qu’il y ait communication et attention, la biodiversité est cruciale. Les indicateurs dont j’ai parlé ne sont pas seulement des règles empiriques; ils constituent un corpus de connaissances sur les motifs et les connexions. Ils indiquent un autre point : il faut les interactions d’une multitude d’êtres vivants dans des écosystèmes locaux et dans l’ensemble des écosystèmes mondiaux pour savoir ce qui se passe dans le monde. Car sans complexité communicative, comme l’a dit Riley, le pays disparaît, c’est fini.

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