Je ne répondrai plus jamais de rien – Linda Lê

Le jour où tu avais pour la première fois aperçu ton mari, c’était dans ce centre où les étrangers attendaient de savoir si une place leur serait faite sur cette terre qu’ils voudraient tant considérer comme leur nouvelle patrie, dans ce centre où tu te faisais l’interprète de tes compatriotes, leur traduisant ce qu’ils ne comprenaient pas, les aidant à mettre en forme un récit résumant toutes les épreuves qu’ils avaient traversées, un récit peut-être propre à émouvoir les demi-dieux, détenteurs d’un impérial pouvoir, celui de changer le cours de leur destin en leur accordant l’asile, à eux qui n’étaient que des vermisseaux, ou en rejetant leur demande, les demi-dieux donc qui daignaient entrouvrir une porte pour accueillir l’intrus ou bien n’hésitaient pas à le renvoyer vers ce néant dont il n’était sorti que pour troubler le sommeil des pays dits civilisés, partagés entre la crainte d’une invasion et des élans désordonnés de fraternité.


Toi, tu n’étais pas dans une disposition d’esprit à rêver d’amours splendides. Tu n’avais pas tort d’être sur tes gardes : ce qui était en train de frapper à ta porte risquait de t’entraîner vers un maelström contre lequel tu n’avais peut-être pas la force de lutter. Une vie nouvelle s’ouvrait devant toi, elle te faisait peur. Tu n’ignorais pas que dans cette vie-là tu aurais à répondre de tout, car tu devais à ton mari d’avoir échappé à un sort lamentable. Sans lui, tu le savais, tu n’aurais trouvé nulle part un havre. Sans lui, tu aurais été ballottée çà et là. Mais avec lui, il allait te falloir répondre de tous tes errements, de ton incapacité à le rendre heureux, lui qui était venu à toi plein d’espoir, comme un homme découvrant qu’il avait jusque-là vécu de déclarations mensongères. Tu représentais pour lui le Vrai, le Beau. Voilà pourquoi tu étais presque sommée de répondre de tout, de correspondre à un certain idéal qu’il s’était forgé. Il n’avait que le mot authentique à la bouche – à ses yeux tu étais l’Authenticité même. Il n’y avait en toi aucune tricherie, encore moins de duplicité, il t’admirait comme un amateur admire une œuvre d’art, une sculpture sans fêlure ou une peinture sans défaut, alors que toi, tu avais trop conscience d’être pleine de tares, tu craignais toujours d’avoir à te justifier, comme si tu n’avais pas le droit d’être sur terre, comme si tu devais sans cesse prouver que tu pouvais apporter à ton mari un bonheur tranquille, avec un zeste d’exaltation romantique.


(…) quelque chose était parvenu à ta conscience qui te mettait en garde contre ton penchant à vouloir correspondre à une représentation que ton mari s’était faite de ta perfection.


Je t’avais toujours vue avec cet air de défi qui dissimule la certitude d’une défaite.


La défiance que tu montrais envers chaque chose m’intimidait. Je me disais que jamais tu ne te laisserait approcher, même quand tu remplissais parfaitement ton rôle de mère. Tu n’étais pas vraiment atteignable, mais un je-ne-sais-quoi de douloureux, de sombre, qui émanait de toi éveillait mes craintes.

Je n’avouais pas que, enfant, j’avais peur lorsque tu me prenais dans tes bras. Je sentais en toi quelque chose de si étrange, d’obscur et d’inquiétant.


La mélancolie chez toi naissait d’un dégoût qui ne s’exprimait pas – il n’en était que plus violent.


Tantôt tu donnais l’impression de vouloir me couvrir de tendresse, au point que je me sentais étouffer rien qu’en étant dans ton voisinage, tantôt tu avais cet air lointain de qui préfère garder ses distances pour ne pas courir le risque de souffrir d’avoir trop aimé.


Cet humanitariste toujours prêt à voler au secours des plus faibles se comportait dans la vie comme n’importe quel individu soucieux uniquement de sa petite personne.


Était-ce pour cette raison que, l’année de ta mort, tu répétais à propos de tout cette phrase : Je ne répondrai plus jamais de rien? Au début je la trouvais insupportable, avant de comprendre qu’elle était une formule de défense forgée pour te prémunir contre ta propre tendance à te dévouer, au risque de te diluer dans ton altruisme.


Tu ne suffisais à personne, pourtant tout le monde te louait, toi, avec ta beauté diaphane, ta délicatesse.


D’imaginer que tu es morte seule dans la nuit m’a plongée dans une tristesse telle que les remords éprouvés au moment de la découverte de ton corps refroidi me feront cortège jusqu’à la fin de mes jours.


Tu ne tenais pas de discours grandiloquents sur la fraternité, mais tu portais toujours une attention aux obscurs, aux vulnérables, pas uniquement parce que toi-même tu te rangeais parmi ceux-là, mais parce que les puissants pleins de certitude, ceux qui veulent à tout prix attirer la lumière sur eux, te faisaient craindre que ce monde ne devienne vraiment irrespirable.


C’est pourquoi, ai-je dit à Adrien, j’ai des rancœurs impossibles à ravaler, j’ai des colères que rien n’apaise, je suis d’une immaturité telle que cela me hérisse : je me fais grief d’être impulsive, en effervescence, toujours prête à déchirer tout le monde, ceux que j’aime trop pour me trouver des excuses à leur apathie, comme ceux que je maudis trop pour ne pas les crucifier. Mais c’est moi, la première, qui me tourmente. C’est moi qui, parfois, ai dû reconnaître mon parti pris.


Tu restais immobile, pétrifiée, tu attendais le moment où tu te liquéfierais sous l’étreinte des serpents. Tu ne faisais pas partie des gens sains, lumineux, optimistes, tu n’avais donc ta place nulle part ici-bas.


Tu les sentais toutes proches de toi, tu bondissais de ton lit, tu récitais à l’envers le début d’un poème Neige, neige, balai dans le ciel, étoile dans la mer/Trou noir, poussière, pied fourchu, tête folle/Mandragore, marin ventru, trèfle, clou de cercueil/Le feu au lac/L’air des cimes/L’eau des égouts/ La terre des morts-vivants…

Ce n’était pas une formule d’exorcisme car aucun de ces vers ne chassait les mauvais esprits, mais réciter ce que tu te rappelais du poème te protégeait, croyais-tu, des génies qui t’encerclaient.


Quand bien même tu aurais été ainsi, je t’aurais d’autant moins blâmée que je suis, moi, tout à fait capable de repousser autrui, de me déclarer insensible devant ce qu’il lui arrive. Ce n’est pas une façade, c’est la fatigue que j’éprouve d’avance à la perspective de me sentir responsable de tout et de tous . J’imaginais donc qu’après une vie où tu avais été la madone des égarés, la sœur des réprouvés, tu avais ressenti le besoin de n’être plus rien pour personne, tu avais décidé que tu n’apporterais plus ni secours ni réconfort à qui que ce soit.


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