Nos cabanes – Marielle Macé

(Il faudrait parler de ce désarroi paysan, de cette situation si embrouillée d’agriculteurs saccagés saccageurs, qui ont délabré le sol à coups de pesticides (…) contraints, trompés et endettés qu’ils furent par les logiques agronomiques qui les privaient de leurs attachements (…); eux qui, aujourd’hui retraités, n’auront pas eu le temps ni par force l’idée de faire autrement, par conséquent de renouer avec leur savoir-faire et l’amour de la terre que, dans et malgré ces dévastations, ils continuaient d’éprouver si fort; et qui sont donc aujourd’hui pris en étau entre l’évidence d’une faute écologique et celle d’une humiliation sociale. Eux qui ont parfois la modestie de se laisser instruire sur l’écologie et la biodynamie par des citadins tard venus – de se laisser instruire sur leur propre cosmos, sur l’ancienneté de leurs gestes, sur ce qu’ils ne savaient pas savoir et qu’ils se voient alors, par bribes, restituer. Mélancolies paysannes, saccage aggravé.)


Tiers paysage comme tiers état et pas comme tiers monde, précise Gilles Clément. « Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir. »


(Peut-être « nous » est-il alors quelque chose comme le pluriel de « seul » : il ne se fait pas à partir de nos « je », affirmés ou vacillants, mais à partir de nos solitudes; il les met en commun, c’est-à-dire qu’il les rassemble, les surmonte en les rassemblant, et à certains égards les maintient. Nous faisons et défaisons des collectifs avec ces solitudes et non malgré elles. Nous ne nouons rien d’autre, et c’est déjà tellement, que notre égal tremblement, nos égales potentialités.)


Puisqu’il s’agit de savoir entendre une idée de vie dans toute forme de vie, de sentir quelle formule d’existence elle libère, quelle ligne de pratiques, d’expériences, elle avance. Et de laisser rêver cette ligne.


Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs.

Surtout pas pour prendre place, se faire une petite place là où ça ne gênerait pas trop, mais pour accuser ce monde de places – de places faites, de places refusées, de places prises ou à prendre.

Faire des cabanes sans pour autant se contenter de peu, se résigner à une politica povera, s’accommoder de précarités de tous ordres, et encore moins les enchanter – sans jouer aux nomades ou aux démunis quand justement on ne l’est pas. Mais pour braver ces précarités, leur opposer des conduites et des convictions. Des cabanes qui ne sauraient réparer ou soigner la violence faite aux vies, mais qui la signalent, l’accusent et y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde, qu’elles appellent à elles et que déjà elles prouvent.

Faire des cabanes sans forcément tenir à sa cabane- tenir à sa fragilité ou la rêver en dur, installée, éternisable -, mais pour élargir les formes de vie à considérer, retenter avec elles des liens, des côtoiements, des méditations, des nouages. Faire des cabanes pour relancer l’imagination, élargir la zone à défendre, car « de la ZAD », c’est-à-dire de la vie à tenir en vie, il y en a un peu partout sur notre territoire (rappelle Sébastien Thierry). Faire des cabanes, donc, pour habiter cet élargissement même.


« Étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait. » (Victor Hugo, Les Misérables)


Et l’on est très attentifs, dans chacun de ces collectifs, à rester anonymes (je ne sais pas faire ça, mais j’en mesure l’honneur); pas pour rester souverainement dans l’ombre ou cultiver le mystère mais pour affirmer à quel point cette vie-là reposera sur le fait de s’y mettre à quelques-uns.

Écouter autrement les voix des morts, entendre les spectres des Indiens, des esclaves, des humbles, entendre ce qu’ils avaient à dire et ce qu’encore ils diraient aujourd’hui. « Non pas pour reconduire des hantises, mais pour se replacer du point de vue de vies inachevées, dans le corps des morts, afin de repartir d’une vie comme aspiration. » (Les Potentiels du temps, de K. Quiros, A. Imhoff et C. de Toledo) Les dés sont relancés, le passé nous rêve, dans une forme non mélancolique de réparation – jusqu’au sens juridique de ce mot.

Il y a plus d’idées sur terre qu’on ne l’imagine; des idées à même la terre, à même les choses, à même les formes du vivant, des idées de vie à entendre, des pensées et des phrases à mêler aux nôtres (et je me souviens de La Boétie tendant l’oreille aux animaux : « Si les hommes ne font pas trop les sourds les bêtes leur crient : Vive la liberté! »).



https://www.canal-u.tv/video/universite_toulouse_ii_le_mirail/style_et_colere_juger_les_formes_de_vie_marielle_mace.19795


https://podcloud.fr/podcast/la-maison-de-la-poesie/episode/marielle-mace-nos-cabanes-poesie-et-anthropologie-elargie-numero-1

https://podcloud.fr/podcast/la-maison-de-la-poesie/episode/marielle-mace-nos-cabanes-ecoute-ce-que-te-dit-loiseau-numero-2

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