La route des petits matins – Gilles Jobidon


En suivant en cyclo-pousse les ballots de thé qu’il vous a fait amener par un coolie, tu te rappelles les mots que maître Wou glisse à ton oreille avant de vous quitter :  » Méfie-toi des liqueurs opaques, elles sont comme des yeux sans âme. Le thé se sait lentement. La vie aussi. Il te faudra beaucoup de temps. Le nénuphar n’exclame sa fleur qu’à la fin de l’été. Tout est bien, n’aie pas peur. Je suis avec toi. »


Le marché est une salade de fruits étranges, bigarrée d’un mélange d’odeurs fétides et délicieuses, de couleurs, de vendeurs, de putains, d’hommes, de femmes, leurs palanques à l’épaule, leurs chapeaux pointus flottant comme de petits navires sur le temps des rues, de mendiants, de bicyclettes volées, de drogués, de dealers, de rats crevés, de poulets prêts pour leur prochaine vie, de soupes, de nems, d’artichauts séchés dans la poussière qui monte du trottoir, de poissons noyés dans l’air enfumé, parfumé de coriandre, de durian, de jasmin. Et puis partout les fruits de la mer, de la terre, dont les clients s’amusent à marchander prix, pour rire, pour rien, pour vivre. Ta vie qui macère dans la joie toute simple. De la joie, beaucoup de joie, autant qu’il y a de monde. On ne sait pas pourquoi.


Tes yeux, parfois dans ses yeux, parfois sur le sol. Chaque dimanche, le Camellia Sin te réserve ce qu’il faut pour t’enseigner les rudiments du thé, ce délicieux prétexte à la conversation. Il t’apprend la présence au mouvement des choses, te montre à ne pas te noyer dans la salade de fruits du marché de Cholon. Captifs, les dragons broutent les nuages.


Il y a un thé pour chaque temps. Les noirs : le Yunnan, le grondement de la montagne d’ambre; le Keemun, une fleur qui chante dans l’été naissant; le Lapsang Souchong, compagnon d’un feu de bois; le Pu Ehr, qui crible d’enfance les déserts de l’âme; le Zhuang Cha, un passage étroit au-dessus même du vide; le Tuo Cha, pour cette indécision, cette fraîcheur à conserver envers les choses; le Sichuan, la force tranquille. Les oolongs : le Ti Kuan Yin, le thé de la déesse en fer de la miséricorde; le Fenchuang Dancong, pour lire entre les lignes; le Shui Hsien, le merveilleux, l’esprit de l’eau. Les verts; le Pi Lo Chun, fol comme un veau de printemps; le Lung Ching, un dragon qui dort dans son puits de terre; le Huangshan Mao Feng, la sérénité, l’humilité à garder à travers la tempête. Les blancs, les jaunes: le Yin Zhen, une brise de juin sur une joue rasée de frais; le Ju Shan Yin Zhen, des flaveurs qui prêtent vie; le Pai Mu Tan, à l’aube d’une promesse. Et puis, les préférés de ton maître, les Pouchongs, ces ors fermentés dans la douceur de Taïwan, son pays, Formose la belle : ses plages, ses jupes de soie grège qui coulent dans la mer. Mais, par-dessus tout, son préféré, celui-là, tout simple, dont les valeurs boisées l’inspirent : un ciel d’avril qui danse dans la forêt, le Tung Ting.


En sortant du Camellia Sin, après avoir discuté avec sa femme et sa fille, un peu perdues, seules dans le salon de thé chaque dimanche encore plus désert, tu as compris que ce monde était en train de basculer. La Chine, proche comme les dents des lèvres, venait d’interdire ce genre d’établissement qui faisait partie des quatre vieilleries dont on devait expurger le temps : vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes. Depuis que le Nord avait pris Saigon, étaient devenus suspects les érudits, la politesse, la beauté, les livres, les maisons de thé, les Chinois de Cholon.

Retournant ton regard sur le Camellia Sin, qui semble en flammes dans le soleil couchant, tu penses que tout ce que maître Wou t’a enseigné ces dernières années dépasse cette rouge soumission dont on doit désormais se farder pour survivre. Il a forgé ton esprit à mieux, la sincérité, l’intangible équilibre entre les cinq éléments : l’or, le bois, l’eau, le feu, la terre. La Voie, la bonté éternelle de l’âme qui a gagné l’Asie tout entière, que rien, jamais rien en toi ne saura endormir.


A l’aube, Chan et toi, silencieux, encore sous le choc, impuissants, tristes à mourir. Sans vous le dire, avant que le jour ne se lève, vous vous retrouvez l’un après l’autre derrière l’atelier, sous les longues ramures qui ont envahi le toit depuis des colliers de lunes.

Sur la terre recouverte d’aiguilles rousses, de grosses pierres font ce qui te semble un jardin sacré. Pas une goutte de vent. Ensemble, vous êtes accroupis sur l’un de ces chapeaux de mousse dont les vieilles pierres s’emmitouflent pour leurs vieux jours. Chacun, le bras passé autour de l’épaule de l’autre, la mort dans l’âme, sans mots, lourd de ce qui est, de ce qu’il vous reste de nuit.

Puis, Chan, avec une voix blanche :  » Tu te rappelles avec Chia Ming… quand on riait à en avoir mal au ventre … quand on a fumé nos premières cigarettes chez nous, sur le toit du hangar… quand on volait des pêches dans le jardin des Tung? »

Dans le jour timide qui dévore la nuit, l’enfance s’est échappée dans un trou rose de ciel – elle ne reviendra plus. Tu penses au temps du thé, tu répètes les noms incantatoires qui te calment à travers le typhon invisible de tes pensées… Fenchuang Dancong, Shui Hsien, Huangshan mao Feng… Tu penses à ces moments heureux avec maître Wou, à tes proches, à ce monde qui n’est plus, ni avec toi ni devant toi, sur lequel tu ne pourras plus que te retourner.

Pas une goutte de vent.


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