La dévoration des fées – Catherine Lalonde

Elle le dit au début, quand fut au commencement le verbe, quand furent les premiers mots, les premiers qu’elle ouït de sa vie. Cruelle parole d’or, d’évangile, inscrite à la migraine, don inaugural de marraine Carabosse infusé magiquement par doigts de fée doigts de dame : cinq mots, cinq, comme poison à l’oreille, comme oiselle du malheur, plombés, prophétiques, oraculaires; poudre de perlimpinpin et tout le bataclan, et en son cœur noir un futur fuseau acéré.


Fuck.

C’est une fille.


A quoi rêve sinon tout mieux que nous une bébée? Engloutie encore par les images, par les vagues déferlant de l’encéphale originel, sans barrage ni contenance, pas loin du vide et du non-être, la p’tite est flottaison, suspendue comme dans ces limbes hantés par sa mère, en lévitation d’un lieu à l’autre, d’un monde à l’autre par la magie des mains des grands. Le modelage est en cours : tète bien, bébée, tète les doigts de lait, tète direct au cerveau. Le cœur vierge bat dans sa grosse tête molle. La fontanelle pompe,aspire poils et pire au rythme de la succion, et la p’tite fermant les yeux entend la musique splendeur de la bouche de sa mère morte, morte depuis si longtemps, longtemps en temps de lait, en temps de faim.


C’est de la bouche ensuite que ça pourrit, dira Grand-maman. Ça se gâte au premier mot, au commencement du verbe, ce don d’ouïe des autres, après la bave aux gencives et les vocalises de chatte écorchée. Quand elle les dit, les premiers, les tout premiers mots de sa vie.


Grand-maman se mord les lèvres, voyant la p’tite se jeter aux hommes. La p’tite qui cherche l’éden, les limbes, feu l’amour, la chose pressentie. Grand-maman l’attend, et le malheur aussi. C’est sa bouche d’avant qu’elle voit au visage de la p’tite, insupportable, sa bouche dédite, celle à Dieu volée et plus forte que prophétie. Sa bouche de souvenirs, quand elle riait.


La p’tite retrouve les murs de son enfance, et tout la frappe de plein fouet. Les notes de cèdre, les cendres, la poussière entassée dans les interstices des lattes. Elle retombe en cet état où l’air et tous tissus étaient mains caressantes et tout autour était aimant; l’autour de soie, simplement d’être, d’être en vie. Elle sent son corps se fondre aux lambris, au cheval, au poêle à bois, au mongol,

à l’absence, océanique jouissance, sans céder pourtant les frontières de son corps à cette dévoration.


Couchées en cuillère, la p’tite plus grande d’une tête, blottie contre la colonne mère jusqu’à devenir espoir d’oiseau : retourner en ses œufs, dans l’ivoire des lombaires sacrées, redevenir fœtus en ses propres vertèbres.


SUIS

née plus vieille

que ma mère née

à l’âge d’avant et me

simplifie de mort en mort

jusqu’à devenir mère de ma mère

et envers vertigineux de la musique

et

j’espère

par toi amour

des siècles de force une pluie d’éclairs

j’ai ouvert

mes entrailles

trois fois miracle!

et supporté le vide après la haine

tu y liras l’avenir et ses jouissantes dévorations

y liras les reines et les mères gigognes car nous avons

je dis que nous avons l’art de dormir

dans le séisme

suis

nous

toutes femmes

fées larges animales

éteintes renées revenues

ressoufflées et s’avalant par siècles décalés

la première bouche sera la dernière et

t’embrasse

si

le lait

me sort

mes fémurs

deviennent liquides

attrape-moi liquide je file

fée sirène aux flots lactés, Cléopâtre – enfin reine!

partie avec veaux vaches

et l’eau du bain

sors

les ailes

première

et première

je redeviens

glaciaire et sais

conquérir dieux et

monstresses, et aigles,

lettres de fer, sois dernière

fille d’assise, soyons ensemble d’armes

et de bouches de lance-pierres et nacrecœur

soyons dégorgés pure détresse, sorcières, langues

et crocs de souveraines ensemble, dans la joie ensemble

des effondrements

rejoins

Blanche étincelle tisons

bengales je brûle aux perséides

pluies d’éclairs pluies d’été, fulgurance

l’énergie contenue de n’avoir pas disparu

avant, de n’avoir pas – joie! – disparu avant

de disparaître

Adèle

amour

va hurler Dieu

va et deviens tempête

vacarme seule musique farine

et lait avant de nous faire mortes va

rendre œil pour œil de nos têtes aux cieux

va devenir cri avant soupir avant sourdine avant viande

va

amour

perce-cheval

pour joie et orchestre

être blasphèmes d’or tonnerre

chambre d’écho va avalanche et – pitié! –

avale-moi avec veaux vaches Blanche beurre ogresses

chaperons et vomis les os, les autres

nous

aurons

survécu à Dieu

à tout ce qu’ils ont dit de nous

notre langue est souvenir et ce que fut notre cœur

quand il était couronne

et

la main

des mots

a percé nos cœurs

pour te caresser reine et

qui m’aime me suive hors ce trou mortmère

la main

des mots

a caressé notre cœur

et qui m’aime me suive

me dise hors ce trou mortmère

amour

va


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