Thoreau compagnon de route – Kenneth White

Personne ne comprenait rien aux premières conférences d’Emerson. « On sentait vaguement, disait un de ses auditeurs, que quelque chose d’essentiel et de très beau était passé par là, mais on n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. » Quant à Henry Thoreau, se faire comprendre était le moindre de ses soucis. Il note même dans son Journal qu’il aimerait créer une phrase qu’aucune intelligence humaine ne comprendrait jamais. C’est celle-là, peut-être, qui contiendrait le secret de l’univers.


On peut distinguer entre les intellectuels du marché et les intellectuels de la montagne, Emerson et Thoreau, et les transcendantalistes en général, appartiennent à cette dernière catégorie. Même s’ils acceptent une économie de marché, ils n’écrivent pas et ne pensent pas « pour le public ». Ils pensent et écrivent pour eux-mêmes, et pour un espace vital.


Ce que Thoreau cherche dans les faits, et dans son contact avec la nature, c’est, non pas un rapport scientifique de plus, mais le grand rapport : « Lorsque des faits sont examinés superficiellement, ils apparaissent dans leurs rapports avec telle ou telle institution. Je voudrais qu’ils fussent exprimés d’après une vue plus profonde, des rapports plus lointains, de sorte que le lecteur ou l’auditeur ne les reconnaisse pas, non plus que leur signification, s’il se tient sur le seuil de la vie ordinaire, mais qu’il lui faille, en un sens, se transformer pour les comprendre. Je voudrais qu’un homme ne parle que lorsque la vérité de ses paroles s’exhale de lui aussi naturellement que l’odeur du rat musqué des vêtements du trappeur. Au premier contact on n’est pas capable d’exprimer la vérité, il faut en être imprégné et saturé. »


Pourquoi chaque village ne construirait-il pas son université, pourquoi chaque village ne se constituerait-il pas lui-même en université, en invitant à parler à ses assemblées des conférenciers d’envergure du monde entier?


Quant aux autres termes de sa première autodéfinition, « philosophe de la nature », et « mystique », Thoreau entre un peu plus dans le détail dès les premières pages de Walden, tout en s’excusant de l’obscurité de sa terminologie (« car dans mes affaires à moi, il y a plus de secrets que dans celles de la plupart des hommes »). Son programme est présenté, non sans humour, comme toujours, de la manière suivante :

– Être dehors à l’affût non seulement de l’aube, mais de la Nature elle-même.

– Être inspecteur d’averses de pluie et de tempêtes de neige.

– Être l’arpenteur non de grands axes de communication, mais de sentiers dans les bois.

– Être le reporter d’un journal qui n’a pas une très grande circulation (il s’agissait bien sûr de son journal privé).

– Essayer de capter le message du vent.

– Suivre la piste d’un chien, d’un cheval, d’une tourterelle perdus depuis longtemps (ce qui se lit comme une allégorie d’un conte oriental).

– Se tenir sur la ligne de rencontre de deux éternités, celle du passé et celle de l’avenir; connaître le moment présent; jouir du vif de l’instant.

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