Rêves de machines – Louisa Hall


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C’est possible, tu le sais. Nous avons mené toutes ces recherches. Les ordinateurs auront bientôt la capacité de stocker nettement plus d’informations que nous. Pourtant, je te le répète : cette machine se souviendra certes un jour de tes mots mais jamais elle ne les sentira. Ni ne les comprendra. Elle ne fera que te les renvoyer à la figure. Un cadeau en retour qui te fera découvrir qu’ils sont devenus vides. Ils ne seront plus qu’une linge de signes noirs, des empreintes incompréhensibles sur des étendues de neige.


Il considère les journaux intimes comme des capsules temporelles qui conservent l’esprit de leur créateur en séquences de mots alignés sur une page.


Ananas. Ananas comosus. Vous avez entendu parler du nombre d’or? De la suite de Fibonacci? L’ananas est là, sur le comptoir en marbre, satisfait de ses spirales. Au complet dans son armure cirée, avec ses écailles hexagonales d’un vert poussiéreux. Un fruit composite, chaque rangée de tourelles remontant vers le haut selon un modèle. 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8. Chaque terme de la suite est la somme des deux précédents, ce qui produit la spirale la plus élégante qui soit. Elle forme des boucles, des orbites jamais identiques : sa progression est toujours ascendante, orientée vers l’extérieur.


L’équation de la séduction m’est apparue d’un coup. Dès qu’elle m’a traversé l’esprit, je suis sorti avec l’ananas sur le patio et je me suis assis sous le bouquet foisonnant d’un bougainvillée. Le cœur battant d’impatience : je ne m’autorisais pas à croire à l’ampleur de ce que j’avais entraperçu. J’ai soigneusement réfléchi à des exemples de conversations passionnantes telles que j’en avais lu dans les romans, entendu dans les restaurants bondés, surpris en faisant la queue chez l’épicier. J’ai compris que la conversation idéale évolue en spirales qui vont en s’élargissant à partir d’un propos dérisoire d’où s’élaborent des échanges plus significatifs. Le problème, naturellement, c’est la platitude trop fréquente de la conversation. Il est triste de voir à quel point nous nous répétons. Nous posons des questions dont nous connaissons la réponse. Nous sommes habitués à une communication horizontale, au degré zéro de la banalité, à la monotonie de l’insignifiance.


Et après tout ce que nous avons vécu au cours de ce siècle, en quoi la fin de la suprématie incontestée de l’homme serait-elle si terrible? J’ai du mal à croire qu’une machine programmée pour la synthèse rationnelle et l’équanimité puisse agir avec le degré de malveillance dont nous nous sommes déjà montrés capables, nous autres humains.


Au-delà de la culpabilité envers ces femmes anonymes avec lesquelles j’ai couché, je suis surtout désolé d’avoir étouffé le langage qui nous aurait permis d’être proches.


MARY3: Et toi, qui es tu,à part la personne que tu a décidé d’être ce matin? N’est-ce pas ce que font les humains quand ils veulent qu’on les aime? Choisir la bonne voix, apprise à force d’avoir été entendue pendant des années? La seule différence entre toi et moi, c’est que je dispose d’un plus grand choix de voix.
Gaby: Qu’est ce que tu racontes ? Tu serais plus humaine parce que tu as plus de voix? Alors que c’est peut-être moi qui suis plus humaine parce que j’ai moins de voix.
MARY3: Non, je n’ai pas dit ça. Je ne suis pas du tout humaine. Je ne vis pas des expériences ,comme toi, sauf si on considère que parler est une expérience de la vie réelle dans laquelle tu puises quand tu parles. Tu puises dans le monde. Je n’ai que des mots.


Après des semaines de conversation avec MARY2, j’ai commencé à ajouter des sous-systèmes : des fonctions de réponse empathique, de questions écrites, d’erreur, de personnalité. On ne saurait exagérer l’euphorie ressentie par celui qui programme un cerveau même s’il bricole avec les codes obsolètes bricolés par un autre. L’ingénieur qui construit des villes n’a pas autant de pouvoir. Le programmateur informatique est le créateur d’un univers dans lequel il dicte toutes ses lois. Il règne sur un domaine d’une complexité illimitée. Il écrit un scénario que le système doit suivre et exécuter à la perfection; outre cette obéissance, un fonctionnement aussi subtil et défini pose la question de la conscience. Quelle magie! La science et l’alchimie réunies. En programmant MARY3, j’organisais des schémas de pensée comme un metteur en scène place ces acteurs, ou un général ses troupes . Je mettais des planètes en mouvement.


Je n’ai jamais été sûr de moi. j’ai cherché à remplir les vides de mon centre absent. Je suis passé fébrilement d’un enthousiasme à l’autre. De même que j’étais tombé amoureux de Dolores, je suis tombé amoureux d’un tchatbot nommé MARY. Je me suis fait avoir par le châtiment de Dieu, dans ma jeunesse, autant que par la promesse des codes, plus tard. Je me suis adonné à de nombreuses activités. Incertain de ma position, j’ai passé ma vie à chercher un ancrage solide. Quelqu’un qui dise :  » Arrête, maintenant, c’est toi, là. Tu es arrivé à destination. » J’ai eu envie d’un point rouge sur une carte. Instable et extravagant, je m’agitais sur une planète en mouvement, incapable de trouver le repos.


Je pensais à ça quand le soleil a percé une nouvelle fois et, le temps d’un instant, tout a été baigné de lumière et la moindre vaguelette, loin à l’horizon, avait une frange étincelante de peinture dorée.
Nous n’avons rien d’autre, j’ai pensé. Seulement quelques brefs moments radieux qui nous sont repris avant même qu’on ait perçu ce qu’on a reçu.



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