Walter Benjamin 1892-1940 – par Hannah Arendt

Ce que toutes les autres villes ne semblent accorder qu’à contre-cœur aux déchets de la société – trainer, flâner – c’est précisément ce que les rues de Paris demandent à tout un chacun. C’est pourquoi, dès le Second Empire, la ville est devenue le paradis de tous ceux qui ne ressentent pas le besoin de courir le gain, de faire carrière, d’atteindre un but: le paradis donc, de la bohème, et non seulement, en vérité, des artistes et des écrivains, mais aussi de ceux qui se rassemblent autour parce qu’ils ne sont intégrables ni politiquement, ni socialement.


Dans les rares moments où il s’est soucié de définir ce qu’il faisait, Benjamin s’est pensé lui-même comme un critique littéraire, et, pour autant qu’il a ambitionné une position dans la vie, ce fut d’être  » le seul véritable critique de la littérature allemande », à ceci près que l’idée même de devenir par là un membre utile de la société lui eût répugné.


Mais Benjamin, qui se sentait si proche de la langue française, connaissait probablement tout aussi bien les origines de « l’homme de lettres » que son rôle extraordinaire au cours de la Révolution française. Par opposition aux « écrivains et littérateurs » qui leur succédèrent, ces hommes, bien que vivant dans le monde de la parole écrite et imprimée et surtout entourés de livres, n’étaient ni contraints ni désireux de pratiquer l’écriture et la lecture en professionnels dans le but de gagner leur vie.


Le critique comme alchimiste pratiquant l’art mystérieux de transmuer les éléments fugitifs du réel en l’or brillant et durable de la vérité, ou plutôt observant et interprétant le processus historique qui amène une telle transfiguration magique – quoique nous puissions penser de cette image, elle ne correspond guère à l’idée que nous avons habituellement en tête lorsque nous classons un écrivain comme critique littéraire.


Souvent une époque marque le plus visiblement de son sceau l’homme qui a été le moins formé par elle, s’est tenu le plus éloigné d’elle et a par conséquent le plus souffert sous elle.


Le sionisme et le communisme étaient pour les Juifs de cette génération (Kafka et Moritz Goldstein avaient seulement dix ans de plus que Benjamin) les formes de rébellion dont ils disposaient – la génération des pères, il ne faut pas l’oublier, condamnant souvent plus durement la rébellion sioniste que la rébellion communiste. L’une et l’autre représentaient des moyens de quitter l’absence de réalité pour le monde, le mensonge et le leurre pour une existence honnête. Mais les choses ne présentent ce visage que rétrospectivement. A l’époque où Benjamin prit le chemin d’abord d’un sionisme peu convaincu, puis d’un communisme qui ne l’était au fond pas plus, les tenants des deux idéologies étaient opposées par l’hostilité la plus grande : les communistes traitaient pour les discréditer les sionistes de « fascistes juifs » et les sionistes appelaient les jeunes communistes juifs « assimilationistes rouges ». D’une manière remarquable et probablement unique, Benjamin garda ouvertes pour lui-même les deux routes pendant des années; il continua d’envisager un départ en Palestine longtemps après être devenu marxiste, sans se laisser influencer le moins du monde par les opinions de ses amis d’orientation marxiste, en particulier par ceux d’entre eux qui étaient juifs. Cela montra clairement combien peu l’intéressait l’aspect « positif » de l’une ou l’autre idéologie, et que ce qui lui importait dans les deux cas était le facteur « négatif » constitué par la critique des conditions existantes, porte de sortie des illusions et de l’imposture bourgeoises, position extérieure à l’establishment littéraire et universitaire aussi bien.

Depuis l’essai sur les Affinités électives, la citation se trouve au centre de tout le travail de Benjamin. Les essais de Benjamin se distinguent déjà par là des travaux d’érudition de toute espèce, où les citations ont pour fonction de confirmer des opinions, et peuvent donc être renvoyées sans problème dans les notes. De cela il ne saurait être question chez Benjamin. Lorsqu’il préparait son travail sur la tragédie allemande, il se faisait une gloire d’une collection « d’environ 600 citations ordonnées de la manière la plus claire » (Briefe, I, 339); et cette collection comme les carnets les plus tardifs, n’était pas une accumulation d’extraits destinés à alléger le travail d’écriture mais représentait déjà le principal du travail, relativement auquel le texte était de nature secondaire. Le principal du travail consistait à arracher des fragments à leur contexte et à leur imposer un nouvel ordre, et cela, de telle sorte qu’ils puissent s’illuminer mutuellement et justifier pour ainsi dire librement leur existence.


Toute époque pour laquelle son propre passé est devenu problématique à un degré tel que le nôtre, doit se heurter finalement au phénomène de la langue; car dans la langue ce qui est passé a son assise indéracinable, et c’est sur la langue que viennent s’échouer toutes les tentatives de se débarrasser définitivement du passé.


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