Hildegarde – Léo Henry

Voici Hélendrude.
On peut préférer l’appeler Elyndruda, ce qui sonne mieux, peut-être, à nos oreilles, et choisir en toute impunité de maquiller ses traits, de la décrire comme ceci ou comme cela, et reconstituer autour d’elle un monde bâti de matériaux imaginaires, ombres de pierre, ombres d’eaux et de carpes énormes, ombre de l’ombre des arbres centenaires. Hélendrude est une moniale. Elle vit en dehors du siècle, dans un temps cyclique rythmé par les cent cinquante psaumes de l’Ancien Testament et le passage des astres. Comme son monde de reflets, elle avance en cercles de plus en plus larges, tendant aux rivages ternes de la fin des temps, cette grève où, tous, nous patientons en stase, dans l’attente d’un verdict à nul autre pareil.


Voici Ursule.
Jeune. Blonde. Blanche. Du miel et de la porcelaine, un éclat de verre à l’eau parfaite. Un réceptacle pour la lumière céleste. Ursule a quatorze ans, son père est roi, sa mère est reine. Elle vit dans un palais aux plafonds hauts, au cœur d’un pays de culture et de foi. Il est difficile d’aimer Ursule, qui est bien trop parfaite et qui en cela seul se montre un peu attachante ; Ursule est un idéal, une tension irrésolue vers l’absolu, une fonction de récit. C’est une bille de cristal dans laquelle les plus hautes aspirations viennent se mirer. Un récipient. Un masque.


Restent des échos de chansons sous la voûte. Des souvenirs de voix qui murmurent. La légende d’Eimich de Leisingen et de ses cavaliers fantômes. Celle du bon Barberousse dans son château souterrain, attendant l’heure de ressurgir de terre. Restent les chroniques, les livres, et cette impression de réel qui naît de notre besoin d’y croire. Reste la magie. Le saint sang des comtes des Flandres repose à Bruges dans l’église Saint-Basile : quelques gouttes noires dans une ampoule sertie d’or, conservées dans un reliquaire et entourées de calme, de silence, de siècles de dévotion et de ferveur patiente.


Car le langage, ainsi, poursuit son œuvre, alors même que se sont éteints les derniers échos des dernières voix humaines.



Voilà où aboutissent les efforts de Trithème, pour qui le monde n’est qu’une affaire de signes, pour qui les caractères écrits contiennent la totalité de ce qui est. Corollaire à cette conception : mélangerez les lettres et vous brouillerez le monde. Détruisez la cohérence du langage, et l’univers cessera de faire sens. Le temps n’est plus à décrire le réel, à le comprendre, à en tirer des lois ou des listes, et à tout consigner. Cela a déjà été fait, et amplement, au cours des siècles écoulés. Ce qu’il faut, désormais, c’est compiler, combiner et assembler les savoirs. Les passer au filtre de la comparaison, les faire dialoguer. Tirer une vérité plus grande de leur accumulation. Tendre au secret. Trithème lit tout, aime tout découvrir, les fables, les exemples, les traités, les digressions. Par-dessus, encore, il a le goût des mystères, des bribes de connaissance cryptées, des révélations à demi-mot sur la nature élémentaire, sur la génération humaine, sur les acides et les esprits, sur l’élixir, sur la pierre philosophale, la sexualité des femmes, les magiciens antiques, le cryptage, l’art de ressusciter les morts et celui de muter les vins, sur la magie naturelle, les métamorphoses, la kabbale hébraïque. Son acharnement à connaître, sa folie livresque, en font un archétype de son temps et de son lieu. Jean Trithème est le moine bibliomane de la Nef des fous de Brant. Il est le docteur Faust, sacrifiant sa vie terrestre et son âme immortelle dans l’espoir toujours déçu de pouvoir, un jour, comprendre. Il est l’incarnation de l’Ars magna de Lulle, le combinateur logique à même de produire toutes les vérités par interversion de toutes les prémisses. Il est le savant fou dont la folie est la science même. De son vivant, Trithème est accusé de magie, d’alchimie, de démonologie. Pour qui l’observe, pourtant, il se contente d’acquérir, de lire, d’écrire des livres.


Quand il a quitté Heidelberg pour revenir chez lui, Dalberg l’a averti : sois attentif sur le chemin. Tu es à l’âge où ta voie se dessine. Il se peut que tu trouves, sans chercher, ce dont tu as besoin.


La femme peut concevoir sans apport de l’homme : certains grands vents la fécondent parfois. La femme est loquace. Ses menstrues font fuir les démons. Elle a le don de prophétie. Suit une ribambelle de pythonisses, la liste s’ouvre sur Cassandre et se clôt sur Hrotsvita. (…) Elle a inventé un alphabet codé et une langue secrète.


Tu as l’esprit de fronde, le souci de la vérité, et tout cela t’honore. Mais n’oublie pas que les mots intelligents doivent être gardés pour les gens intelligents. Livrer ta science aux ignares, aux incultes, aux bornés ou aux insuffisants, est une erreur et un danger. Sois savant parmi les savants mais bête en compagnie des porcs. Tu t’éviteras des ennuis et tu vivras plus longtemps.


Cette femme, songe Trithème au cœur de son songe, a une face de statue. Ses paroles inaudibles, sublimes, ne cessent de bourdonner, elles jaillissent de sa personne, vibrent un instant, puis s’éteignent. C’est très beau, se dit encore le rêveur, je voudrais. Et puis la voûte haute des arbres tout à coup se déchire, la lumière du savoir se pose sur chaque chose, Trithème prend feu, tombe en cendres, la voix est celle du diable dans l’Ordre des Vertus, l’abbé s’éveille dans un rêve nouveau et demain il ne restera aucune image, seulement l’injonction, le devoir de se rendre à l’étude, de commencer le travail. L’ignota lingua n’a pas de sens, elle ne code rien, ne cherche pas à dissimuler quoi que ce soit. Elle est sa propre fin. Elle est plaisir, poésie et vie. Elle est un monde, enfin.


Telle est la puissance des histoires : cristalliser pour toujours le fragment d’une vie d’homme, la faire ressurgir de la nuit de l’oubli, l’emprisonner dans une bouteille pour lui donner un éclat vif, chaque fois renouvelé.


Nous ne devons pas composer des chants qui soient le reflet d’une compétence. Nous ne devons pas chercher à être habiles. Le moins d’effort possible doit être engagé dans l’œuvre. Devenir des instruments. Être joué plutôt que jouer. Laisser, Dieu, par nous, chanter.


Il danse.

Il danse comme un enfant qui tourne sur lui-même, qui tombe au sol et rit, se relève pour tourner à nouveau. Il danse comme les anciens dansaient dans les grottes et les souterrains, en criant pour étouffer les cris de la terre. Il danse comme les villageois dansent autour des pierres, comme ils mènent leurs grandes rondes dans le secret de la nuit, tout autour des vieux arbres, tout autour des églises, et comme dansent en couples, dansent en lignes, les hommes grimés en femmes et les femmes mises en hommes. Samuel danse comme un animal redevenu sauvage. Il danse comme celui qui a vu Dieu.


Ici s’arrête le mois de février. Sa pierre est l’améthyste, qui naît des reflets du soleil dans l’eau glacée. L’améthyste ouvre une brèche vers le futur des mondes. Qui la porte sur soi devient un peu prophète.


Tous les livres, abondai-je, ne sont que des exégèses d’un seul grand ouvrage. Le Talmud, cependant, est indispensable à la Torah, pour la quantité des éclaircissements qu’il lui apporte. Je ne parle pas de celui-là, me coupa Hildegarde, mais de celui-ci. Et, de sa petite main, elle désigna autour d’elle la terre calcinée, les cendres fumantes, la rosée sur les herbes au delà, le bousier sous la feuille, l’écorce fendue du merisier, le dogue brun à l’affût, les guêpes, les fleurs en bouton, la lame noire du fleuve, le vol en triangle des oiseaux, les falaises, les nuages. Et je vis tout cela, sans rien dire, avant d’en venir à sa main de vieille femme, sa paume marquée de sillons nets, ce réseau incompréhensible qui est une autre forme d’écriture, et je pensai aux mots prononcés et inconnus, seuls capables d’exprimer ce texte omniprésent dans une langue qui soit audible par l’homme. Hildegarde hocha la tête. Il est des choses plus faciles à saisir, conclut-elle, lorsqu’on ne sait presque rien et que tout reste à comprendre.


Avec l’aide de Volmar et celle de Richardis, pendant des années, elle compila ces enseignements dans un livre unique qu’elle intitula Scivias. Connais les voies. J’ai réfléchi à ce titre, tandis que j’œuvrais à l’établissement de l’édition définitive et, à mesure que j’avançais dans mon travail, il me parut de plus en plus comme une consigne, un conseil précédant un départ en voyage. Des chemins partent d’ici et s’enfoncent vers l’inconnu. Il ne nous suffit pas de savoir qu’ils existent : Hildegarde nous sommes de partir les arpenter.


C’est cependant au contact de la méchanceté, des traîtrises et de la fourberie qu’un caractère peut se forger.


Tu es un imbécile, rétorque la vision! En présence du Graal tu restes silencieux? Il aurait suffi d’une question, d’une seule, pour lever la malédiction d’Amfortas. Le roi aurait guéri, Montsalvat serait revenu dans le monde, le Graal aurait été révélé à tous les hommes. Et toi tu demeures bouche béante, stupide, à ne songer qu’à ton dîner, à ton repos. Tu mérites tous les malheurs que tu subis.


Les uns n’ont pas le droit d’empiéter sur les histoires des autres. De la couille! réplique une voix, aboyée depuis les herbes de la berge. De la grosse couille veinée, confrère! Le vieux, toujours vautré à la même place, vous écoutait venir. On ne fait jamais que finir les récits d’autrui, ou les recommencer.


Je vous épargne les histoires guerrières, qui n’intéressent personne sinon ceux qui y meurent sans avoir su pourquoi.


De même que la graine donne la plante et la plante donne le fruit, de même les premiers mots d’une histoire portent en eux la continuation du récit et ainsi jusqu’à se conclusion.


https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/les-dits-dhildegarde-rencontre-avec-leo-henry

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