Être forêts. Habiter des territoires en lutte – Jean-Baptiste Vidalou

Cette époque semble ne plus tenir à grand-chose. Elle qui fuit son propre désastre en se réfugiant dans son « vaisseau spatial Terre ». Elle qui avait mis tant d’espoirs dans la religion du Progrès, voilà qu’elle se trouve livrée aux commandes d’un globe à la dérive, délestée de tout sens, proprement extra-terrestre. Elle qui prétend gouverner le monde, voilà qu’elle s’en éloigne irrémédiablement. Jusqu’à devenir hors sol. La gestion technocratique est le maigre salut dont elle peut encore se prévaloir.
Car cette époque ne fait plus que ça : gérer. Elle gère des éco-systèmes, elle gère les populations, elle gère les corps, au même titre qu’elle gère un réseau électrique, qu’elle gère une salle de contrôle, qu’elle gère une cabine de pilotage. Elle qui voulait se construire un paradis, voilà qu’elle vit un véritable enfer. La cartographie qu’elle nous donne à voir se décline désormais sur ce paysage dévasté : d’un côté des chantiers titanesques de destruction du vivant, de l’autre une biodiversité muséale.
On n’aura jamais autant parlé de la « planète », du « climat », de l’ « environnement global » qu’au moment même où nous nous retrouvons enfermés dans le plus petit des mondes, le monde des ingénieurs. Jamais autant disserté sur la « diplomatie climatique » que là où l’on juge de tout par des calculs et des algorithmes. Autant glosé sur le carbone pour en planifier des marchés. Les milieux naturels comme les lisières ou les haies de nos campagnes deviennent des infrastructures parmi d’autres, des IAE – «infrastructures agroécologiques » – avec leurs « services écosystèmes » répertoriés par télédétection spatiale.
Cette vision stratosphérique procède de l’idée selon laquelle nous résiderions sur ce globe comme s’il s’agissait d’une carte 1/1, un plan sur lequel on pourrait mettre à plat les êtres et les choses en temps réel. À la manière dont un écran fait défiler telle ou telle variable de population, te ou tel curseur de biomasse. Toujours des points répertoriés, des flux contrôlés. Tout ce qui relève encore de l’hétérogène, tout ce qui vit d’une prodigue opacité, toujours trop chaotique aux yeux des « intendants de la planète », est sommé de se laisser intégrer à cette mise en équivalence généralisée. Rendu lisible et gouvernable.
(…)
Il paraît qu’on peut juger d’une époque à la manière dont elle traite ses forêts. On jugera celle-ci à la manière dont elle mesure, pixel par pixel, son propre anéantissement.


En partant de là où on vit, de là où on lutte, notre pari est radicalement inverse. Tout n’est pas calculable, tout n’est pas économie. Il y a de toute part des êtres et des choses qui résistent à cette mise en équivalence intégrale. Des forces vives qui n’en peuvent plus de cette dévastation des existences. Tentant de déserter la machinerie sociale et ses circuits, elles créent de nouveaux espaces à la hauteur de leurs désirs, à même la Terre. Repartir de là, de cette gravité, éminemment politique. Cela ne veut bien sûr pas dire cesser de se rencontrer, ou de voyager, mais dessiner d’autres lignes, des lignes de vie, des lignes de lutte, se croisant, proliférant. Ce qui se passe ici résonne déjà ailleurs, plus loin.
Nous ne donnerons pas ici de recettes ni de solutions toutes faites. Nous tâchons d’être forêts. Comme une force qui grandit, tige par tige, racine par racine, feuille par feuille. Jusqu’aux cimes débordantes, entre ciel et terre, devenir ingouvernables.


Plus qu’un statut juridique, les terrains communaux étaient donc pendant une large partie du Moyen-Age, une espèce de mixte mêlant des espaces et des usages qui ‘ont jamais cessé de circuler les uns à travers les autres, les uns par-dessus les autres, les uns au milieu des autres. Intraduisible en langage économique, ils étaient donc pour lui, foncièrement ennemis. Les communaux étaient des lieux hautement signifiants, mais non clairement appropriés. Qu’ils soient portion de forêt, pré communal, ou four banal où l’on faisait cuire le pain, ils résidaient dans une épaisseur spatiale et coutumière, à laquelle tout un chacun avait accès et participait.


La forêt n’est pas un gisement de biomasse, une zone d’aménagement différé, une réserve de biosphère, un puits de carbone, la forêt c’est un peuple qui s’insurge, une défense qui s’organise, ce sont des imaginaires qui s’intensifient.


Un ensemble de pratiques et d’êtres pouvaient encore se mouvoir d’une entité à l’autre, sans qu’ils aient une et une seule assignation, un et un seul statut. Boisseliers, écorceurs, charbonniers, fagotiers, tonneliers, scieurs de long, bucherons, paysans et souvent plusieurs choses à la fois, mais non « agriculteurs » ou « forestier ». C’est cette capacité d’action large, cette multiplicité que l’on pouvait appeler artisanale que les élites physiocratiques du XVIIIème siècle ont essayé d’éradiquer, parce qu’il fallait ordonner et civiliser des identités trop labiles et des usages par trop ingouvernables.


Un consultant américain en stratégie militaire, considérant l’avenir des guerres urbaines dans le monde, notait ceci, en décembre 2006 : « Historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses (jihad en Orient) se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, j’ai parlé de la forêt. (…) Les forêts ont toujours érigé un rempart contre les façons nouvelles d’organiser la société – ou contre le progrès, et c’est à dessein que j’emploie ce mot devenu si peu tendance. La forêt et toute sa violence, son opiniâtreté – qui la rendent si mystérieuse – ont tenu en échec même les guerriers islamiques, qui avaient pourtant conquis presque le monde entier (et l’on voit aujourd’hui encore que les régions les plus attachées à leurs folklores et traditions sont celles d’Europe de l’Est, couvertes de forêts). Je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde – de plus en plus imperméables aux idées progressistes, et où même la police n’ose plus s’aventurer. »



Ce qu’il faut retenir ici, contre le regard du civilisé posé sur la sauvagerie, ce n’est pas l’image d’un extérieur absolu mais bien la part de porosité entre les mondes que promettent ces lieux que sont les forêts – et d’ailleurs les autres espaces limites, comme les montagnes, les landes, les marais, ou les rivages. Là où l’on ne sait plus qui du brigand, qui du paysan, qui de l’animal, qui de l’homme, qui de la sorcière, qui de la fée. Le danger pour l’ordre civilisé ne serait pas tant les zones d’ombre en tant que telles – il s’accommode assez bien de zones de relégation à ses périphéries – que l’élaboration subversive que permettent ces zones et la façon dont ceux qui y vivent en tirent parti. Car la forêt, précisément, n’est pas un espace situé dans un « ailleurs » improbable du monde, mais bien un , entre les êtres, entre les règnes.



Constituer des lieux,

Des lieux abrupts et pourtant praticables

Des lieux rapides mais qui savent se faire immobiles

Des lieux d’une extrême exigence mais aussi d’une folle légèreté

Où quelque chose commence à grandir

Commencer à parcourir la forêt, à entrer en forêt, c’est quitter tout un ordre

L’ordre des chiffres, des mesures, des lois gravées dans le sol

Faire constituer une force commune, se tenir ensemble

Des racines dans le ciel et le vent qui nous portent

S’ancrer, oui

Se propager, oui

Être forêts

Nous en avons plus qu’assez du monde de l’économie et de ses ingénieurs

Nous lui préférons un tout autre espace

Il y a de la forêt partout, partout où de l’hétéroclite surgit, nouveaux sauvages, aux gestes élancés vers un dehors enfin désirable

Se dresser, faire relais, dans un même mouvement

Qu’on se le dise, la forêt n’est pas un gisement de biomasse, une réserve de biosphère, un puits de carbone, c’est un rapport au monde

Et si dans les esprits resurgissent les Communes, tout un peuple des forêts, ce n’est pas pour être fantasmés mais pour exercer une mémoire opérante, affûtée pour le présent

Quant aux prêtres de la Civilisation, ceux-là mêmes qui voudraient venir nous donner des leçons d’écologie de cabine, nous n’embarquerons pas dans leur « vaisseau spatial terre »

Nous ne vous laisserons plus gouverner

Nous sommes la forêt qui se défend

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