Fantaisie militaire/Alain Bashung – Pierre Lemarchand

2043

Trouver refuge

Fauque et Bashung nourrissent une passion commune pour le fantastique et la science-fiction. La chanson qui scelle leur collaboration, « Étrange été » (figurant sur l’album Novice paru en 1989), rend un hommage explicite à l’écrivain américain Philip K. Dick. Quand Fauque travaille d’abord seul sur le texte qui deviendra « 2043 » et qui s’intitule dans sa version matricielle « Hibernation française », il est visité par cette idée : et s’il était possible, pour s’abstraire des vicissitudes de ce monde, de s’endormir? Si, comme la Belle au Bois Dormant, nous pouvions dormir cent ans pour échapper aux aléas de vies par trop malmenées? Bashung est immédiatement touché par ce texte. Outre sa passion de toujours pour la science-fiction (il a souvent déclaré que son livre favori était La Dimension des miracles de Robert Sheckley) et le parfum d’enfance que dégage le personnage de la Belle au Bois Dormant, dont les frères Grimm offrirent une version qui devait figurer dans le recueil du jeune Alain, Bashung est peut-être lui-même tenté par un tel possible retrait.

Il propose à Jean de passer le texte à la troisième personne du singulier, c’est-à-dire de faire de la Belle le personnage principal de la chanson, afin de créer un effet de narration plus fort, d’installer une « story ». La première personne demeure : elle fait référence à celui qui la réveillera, la sauvera : le prince.

Puis, il accole aux mots de Jean ce nombre : 2043, afin de nimber plus intensément la chanson d’une brume futuriste, de la soumettre à un compte à rebours inéluctable (ses minutes sont comptées) et de lui offrir une froideur presque mathématique (la réveillez pas/pas avant 2043). Le froid, effectivement, saisit tout le texte de « 2043 ». Ses congénères l’ont refroidie/ses congénères crient au génie : dans ces deux vers, il y a bien sûr l’explicite refroidie. Mais l’essentiel est ailleurs, l’essentiel est caché. Jean Fauque et Alain Bashung, fidèles à un procédé qui traverse tout l’album Fantaisie Militaire, créent en quelque sorte des mots fantômes, jamais expressément écrits ou dits, mais suggérés, et qui nous atteignent plus sûrement encore que si Bashung les chantait. Ici, ce sont « congères » et « cryogénie », qui nous pénètrent comme par effraction, parviennent à briser la gangue de glace qui les recouvre. Quasi-homophonie pour « congères », homophonie parfaite pour « cryogénie » (et plus tôt dans le texte, le procédé est à l’œuvre déjà : je l’ai surgir « gelée ») : par le biais de la langue, les deux auteurs dialoguent avec l’inconscient de l’auditeur ou, pour emprunter à Franz Kafka et avancer une proposition congrue, ils sont « la hache qui brise la mer gelée en nous ».

Il y a la glace, mais aussi l’eau revenue à son état liquide (écoutilles; jailliront des cascades; vogueront; glisseront) qui baigne tout le texte et maintient l’auditeur dans une sorte d’apnée : il semble impossible de revenir au réel, nous sommes prisonniers du sommeil de la Belle (elle hiberne qui contient « en berne », l’aplomb qui fait surgir le (sommeil de) plomb, les obscurs; la valériane, plante des zones humides à l’effet sédatif). Prisonnier de la glace, saisi par l’eau glacée, noirci de nuit, le texte de « 2043 » est aussi balayé par les vents (ils se vantent/réinventent : l’homophonie, toujours, permet au sens second de s’imposer dans les couches profondes de l’esprit).

Il y a bien, au cœur du froid, une poche de chaleur, la couleur vive du prince-narrateur en mouvement. Quatre vers perdus dans le blizzard, et le combat semble perdu d’avance : d’ici là je ferai flèche de tout bois/d’ici je me serai consumé/d’ici là j’aurai balayé les cendres/et tout ce qui s’ensuit. A l’éternité glacée s’oppose la combustion éclair. Le bois des flèches ne tarde pas à transformer en cendres et suie.

« Ces premières années m’ont donné le goût de mélanger le sentimentalisme et le mystère. Peut-être que la vie me paraissait trop normale. Ça vous porte à rêver, ce genre d’ennui. » Ainsi Bashung témoigne-t-il, des décennies après, de son enfance à Wingersheim, nourrie des contes et légendes de la Forêt-Noire, dont la végétation dense était ombrée des passages de sorcières, chevaliers, princesses, gnomes, magiciens et animaux entêtants. « 2043 » semble faire écho à ces premières années, en même temps qu’elle incarne singulièrement l’écriture de Fauque et Bashung : une manière d’écriture-refuge, où chacun se fraie son propre chemin, une littérature littéralement fantastique, où les mots cèdent sous nos pas pour révéler de souterraines strates, d’autres niveaux de réalité. Les deux hommes rejettent farouchement toute tentation de chronique sociale ou d’introspection psychologique : c’est le langage même qui dicte le chemin, afin de mettre le réel (ou ce que Bashung désigne par « la vie trop normale ») à distance, de faire un pas de côté hors des grilles de lecture habituelles du monde, de prendre le large.

Quand Bashung met la dernière main aux paroles de « 2043 », il se souvient d’un paysage que lui a confonctionné Jean-Marc Lederman : une boucle de basse jouée sur un synthétiseur sur laquelle est jouée une mélodie hypnotique aux consonances suggérées de world music, évoluant en une ambiance que l’on retrouve sur le mode phrygien. Sur cette boucle, le compositeur belge a greffé une rythmique programmée sur une boite à rythmes analogique. La tension qui se dégage de cette trame, la sensation d’étouffement et de claustrophobie que les sonorités distillent lui semblent bien coïncider avec les paroles parachevées.

Au château de Miraval, de nombreuses instrumentations seront ajoutées, qui conforteront, par jeux de textures et de dissonances, la sensation d’oppression qui transpire tout du long de ce morceau. Jean-Louis Piérot joue, sur la proposition de Ian Caple, des notes du clavecin qui sommeille dans le grand studio et dépose ainsi sur la chanson de nouvelles gouttes d’étrangeté. Il joue également des motifs répétés au piano électrique, dont la mélodie est doublée par la guitare électrique à l’effet de reverb d’Édith Fambuena, qui tel un écho lointain sculpte minutieusement quelque paysage de désolation. La basse de Simon Edwards évolue dans le grave d’une galerie profonde. La chaleur pourrait être apportée par les percussions de Martyn Barker : des bongos cubains, rejoints d’abord par un davul (un tambour turc) puis par un bodhran irlandais (tambour sur cadre frappé d’un bâtonnet) faisant irruption en même temps que la batterie. Cette dernière, dont les cymbales sont de plus en plus sollicitées, achève de gonfler l’arrangement du morceau. Au final, le jeu de Barker ne fait qu’accélérer la suffocation.

Le chant de Bashug, ou plutôt son chant-parlé, est soumis à de multiples effets : une légère saturation, un filtre (qui ne laisse pas passer les graves) et un compresseur. L’impression d’étrangeté et d’anxiété mêlées s’en trouve accentuée, d’autant plus que la chanson est, du début à la fin, ponctuée d’un sample court et discret, mais néanmoins obsédant : un bip, qui semble compter le temps et conduire, sûrement, « 2043 » à son terme.



2043

La belle au bois dormant
A fermé les écoutilles
Elle hiberne
Elle hiberne

La réveillez pas
Laissez-la
La réveillez pas
Pas avant 2043

D’ici là jailliront des cascades
D’ici là vogueront les obscurs
D’ici là glisseront les combats
D’ici là j’aurai découvert
Lequel de mes plusieurs
Sera à même de la sauver
D’ici là je l’ai
D’ici là j’attendrai

La réveillez pas
Laissez-la
La réveillez pas

Ses congénères l’ont refroidie
Ses congénères crient au génie
Dans le doute ils se vantent
Réinventent la valériane

La réveillez pas
Laissez-la
La réveillez pas
Pas avant 2043

D’ici là j’aurai découvert
Lequel de mes autres oubliés
Aura l’aplomb de l’aimer
D’ici là je ferai flèche de tout bois
D’ici là je me serai consumé
D’ici là j’aurai balayé les cendres
Et tout ce qui s’ensuit

Je suis…

La réveillez pas
Laissez-la
La réveillez pas
Pas avant 2043
Pas avant 2043
Pas avant

D’ici là j’aurai découvert
Lequel de mes plusieurs
Sera à même de la sauver
D’ici là j’attendrai
J’attendrai

La réveillez pas
Laissez-la
La réveillez pas
Pas avant 2043
Pas avant 2043
La réveillez pas
Laissez-la

Source: LyricFind




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