Manifeste incertain / Emily Dickinson . Marina Tsvetaieva – Frédéric Pajak

La poésie d’Emily Dickinson ressemble littéralement à un jardin secret. Si son auteur semble dédaigner la chair du monde extérieur, c’est pour mieux en recréer l’os. Émily n’a que faire du commerce des hommes, de leur médiocrité, de leurs gesticulations, car elle se tient au cœur même de la vie, là où l’âme s’ébat dans les tourments. Elle veut donner sa voix à l’indicible, car elle comprend que seule la poésie peut donner accès à cet « au-dedans » de la vie. Elle sait que les mots forment le parcours le plus direct pour l’atteindre. Elle sait aussi qu’en refusant les anecdotes et les formules convenues, elle prend le risque de se perdre et de perdre son lecteur chimérique dans l’obscurité des métaphores.

Marina ne prend pas tout de suite pleinement conscience de l’horreur du drame. Hébétée, incrédule, elle est absolument incapable de se rendre aux funérailles – « Dans quels vêtements l’a-t-on enterrée? – Et sa petite pelisse qui est restée là-bas… »

La mort de sa fille est pour elle aussi irréelle que sa vie : « Pourquoi es-tu venue sur terre? – Connaître la faim. Chanter A-i-i doudou, marcher sur le lit, secouer les barreaux, te balancer, essuyer les rebuffades… »

Comme à son habitude, Marina ne cache pas ses sentiments, si douloureux et contradictoires soient-ils. Elle s’exprime dans ses Carnets avec une sincérité absolue, loin de toute pose littéraire. Elle ne se ménage pas, s’interdit le beau rôle. Elle écrit : « J’ignore quelle fut la maladie, je ne l’ai pas vue malade, je n’ai pas assisté à sa mort, je ne l’ai pas vue morte, je ne sais pas où est sa tombe. – Monstrueux? – Oui, vu de l’extérieur. Mais Dieu qui voit mon cœur sait que, si je ne suis pas allée lui dire adieu, ce n’était pas par indifférence, mais parce que je NE POUVAIS PAS.

Elle supplie sa fille morte de lui pardonner d’avoir été une si mauvaise mère, de n’avoir pas su dominer son aversion envers sa « sombre et incompréhensible nature ». Et puis elle s’avoue : « Pauvre enfant! Que je suis heureuse de ne pas l’avoir aimée! »

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