Jeu et théorie du Duende – Federico Garcia Lorca

Ces sonorités noires sont le vrai mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous vient ce qui a de la substance en art. Des sonorités noires, a dit l’homme populaire d’Espagne et il a rejoint en cela Goethe, qui donne la définition du duende à propos de Paganini, en disant : « Pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique ».

Ainsi donc, le duende est dans ce que l’on peut et non dans ce que l’on fait, c’est une lutte et non une pensée.

Ce « pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique » est, en somme, l’esprit de la Terre (…)

Pour tout homme, tout artiste, qu’il s’appelle Nietzsche ou Cézanne, chaque échelle qui monte à la tour de sa perfection a pour prix la lutte qu’il entretient avec son duende, pas avec son ange, comme on a pu le dire, ni avec sa muse. Il est nécessaire de faire cette distinction, elle est fondamentale pour les racines de l’œuvre.

C’est avec le duende qu’on se bat vraiment.

Tous les arts peuvent accueillir le duende, mais là où il trouve le plus d’espace, bien naturellement, c’est dans la musique, dans la danse, et dans la poésie déclamée, puisque ces trois arts ont besoin d’un corps vivant pour les interpréter, car ce sont des formes qui naissent et meurent de façon perpétuelle et dressent leurs contours sur un présent exact.

En revanche, le duende ne vient pas s’il ne voit pas de possibilité de mort, s’il n’est pas sûr qu’elle va rôder autour de la maison, s’il n’est pas certain qu’elle va secouer ces branches que nous portons tous et que l’on ne peut pas, que l’on ne pourra jamais consoler.

Par l’idée, par le son, ou des mimiques, le duende aime à être au bord du puits dans une lutte franche avec celui qui crée. L’ange et la muse s’échappent, avec un violon ou un compas, mais le duende vous blesse, et c’est dans la guérison de cette blessure qui ne se ferme jamais que se trouve ce qu’il y a d’insolite, d’inventé dans l’œuvre de l’homme

(…) la liturgie de la corrida, authentique drame religieux, où, de même qu’à la messe, on adore et sacrifie un dieu.

Mais la répétition est impossible. Il est essentiel de le souligner. Le duende ne se répète jamais, pas plus que ne se répètent les formes de la mer dans la bourrasque.

Chaque art possède, bien naturellement, un duende de forme et de genres différents, mais tous unissent leurs racines en un point, d’où jaillissent les sons noirs de Manuel Torres, matière ultime et fonds commun incontrôlable et vibrant, de bois, de son, de toile, et de mots.

Sons noirs derrière lesquels les volcans, les fourmis, les zéphyrs et la grande nuit, qui se serre la taille dans la Voie lactée, ont déjà une tendre intimité.

Mesdames et Messieurs, j’ai dressé trois arches, et d’une main maladroite, j’y ai placé la muse, l’ange et le duende.

La muse se tient tranquille; elle peut avoir une tunique à petits plis ou les yeux de vache qui vous regardent à Pompéi, ou le grand nez à quatre côtés que lui a peint son chez ami Picasso. L’ange peut agiter des cheveux d’Antonello de Messine, une tunique de Lippi et un violon de Massolino et de Rousseau.

Et le duende… Où est le duende? A travers l’arche vide, passe un vent de l’esprit qui souffle avec insistance sur la tête des morts, à la recherche de nouveaux paysages et d’accents ignorés; un vent qui sent la salive d’enfants, l’herbe écrasée et le voile de méduse, qui annonce le baptême permanent des choses fraichement créées.

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