Penser avec Donna Haraway – Elsa Dorlin & Eva Rodriguez (sous la direction de)

Reprise ci-dessous de l’article qui présente l’ouvrage sur le site CAIRN.INFO

https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2014-2-page-188.htm

Voici un livre qui témoigne d’une vigueur, d’une créativité intellectuelle hors du commun. Et 100 % féministe, qui plus est. La portée éblouissante de l’œuvre de Donna Haraway va bien au-delà des Sciences Studies et de l’épistémologie féministe. Ses commentatrices et commentateurs nous entraînent dans un festin d’idées et de stimulations. Une telle richesse résiste à l’exercice qui consiste à la réduire à une « note ». Lorsque le monde académique se teinte de la couleur des évaluations les plus médiocres, quand l’illusion de transformer le monde avec les armes de la pensée prend un goût trop amer, cet opus a le pouvoir de réveiller les appétits de savoir les plus endormis ou défaits. Au-delà de l’effet thérapeutique qui maintient en vie, ce livre a donc une grande valeur politique pour aller de l’avant, même si c’est « dans le ventre du monstre ».

2Ainsi que le rappelle Benedikte Zitouni, l’œuvre d’Haraway s’est déployée aux usa dans un contexte historique particulièrement exigeant pour les sciences, sur le plan éthique et politique, celui des années Reagan et de la « guerre des étoiles », à un moment où tout aurait dû pousser au pessimisme et au désengagement. Or si, comme le montrent très bien Eva Rodriguez et Malek Bouyahia, la vision du cyborg comporte un volet plus sombre et pessimiste que certaines lectures françaises qui en sont faites, il n’empêche que, pour Donna Haraway, ce contexte d’une science guerrière, d’une science dont la monstruosité doit être reconnue, fut le moment ou jamais pour développer « une meilleure prise en compte du monde : une meilleure fidélité narrative [qui] aide à construire ce monde tout en le décrivant » (p. 53). Sans lâcher la proie pour l’ombre, c’est-à-dire sans laisser la science aux seuls guerriers. Oui, Think we must, pour paraphraser Maria Puig de la Bellacasa, mais avec Donna Haraway et non à propos de (p. 37). Ceci rejoint les considérations récurrentes d’Haraway sur la dimension collective et dialogique de son propre travail, qu’elle situe dans un réseau interdisciplinaire de chercheurs ainsi que dans des connexions partielles avec les partenaires de la recherche : amibes, organismes, souris ou lapines de laboratoires, cyborgs et monstres.

3C’est bien cette pensée avec, que reprend la forme de l’article dialogué de Vinciane Despret avec Stengers et Haraway, insistant, entre autres, sur la nécessité d’en finir avec l’innocence. Despret prône, dans le sillage d’Haraway, une pensée qui accepte de « reconnaître en elle-même le sentiment de souffrance “que deux choses simultanément vraies et impossible à harmoniser peuvent créer” » (p. 34) et la nécessité d’accepter de passer par une position qui nous met en contradiction, et parfois même de faire alliance avec l’ennemi, avec la posture qui nous est le plus antipathique, qui nous compromet dans les trahisons […]. Ce qui veut dire, ajoute Vinciane Despret, que « la position la plus confortable est la position critique totalisante » (p. 35) ; là où « le trouble, sans la solution qui sauve » implique de développer plus d’attention.

4Benedikte Zitouni donne une définition très éclairante des savoirs situés : « l’encorporation » (ou l’embodiement comme phénomène complexe liant le corps, les prothèses et les attachements) n’est pas une façon de voir, mais « une façon d’organiser le monde et d’y vivre ». « C’est pourquoi, d’ailleurs, philosophiquement parlant, les savoirs situés sont perspectivistes : non pas tant parce qu’ils traitent de perspectives, mais parce qu’ils présupposent que toute construction de savoir est motivée par des besoins et des désirs vitaux. » (p. 63). Cette science non innocente lie les chercheuses aux organismes qu’elles étudient (p. 54). Comment prêter attention aux femmes qui ont le cancer du sein ? À la souris génétiquement modifiée qui sert aux recherches pour leur traitement ? À celles des femmes (Noires, pauvres) qui n’ont pas accès à ce traitement ? « Le rapport à l’objet » est rendu obsolète, au sens où il s’agit de se lier, d’entrer en contact, de s’associer avec l’autre, « de voir avec lui, sans prétendre être l’autre » (p. 57). L’encorporation implique de rompre avec les distances et les abstractions du regard scientifique pour développer ce que Puig de la Bellacasa appelle des « visions touchantes » introduisant dans la pratique scientifique une dimension de care, d’attention et de protection. « Si voir, c’est croire, toucher, c’est sentir » écrit-elle (p. 71) en s’interrogeant aussi sur le lien au réel que constitue le toucher dans un univers technologique dématérialisé. Puig de la Bellacasa dit rechercher « une conception du toucher qui n’évoque pas la mainmise sur la réalité avec une meilleure prise, mais plutôt un engagement avec la proximité qu’entretient la vision touchante avec la lenteur et le soin (care), l’attention au détail, certainement pas avec une efficacité précipitée (p. 84) ».

5Plusieurs articles, dont celui d’Emilie Hache, dont le titre reprend une phrase d’Haraway : If I have a dog, my dog has a human, rappellent le travail de réagencement conceptuel qu’Haraway mène sur la frontière entre l’humain et l’animal, travail entre « partenaires », amorcé avec les animaux de laboratoire, poursuivi à travers les espèces compagnes, défaisant le clivage Nature/Culture, réinterrogeant les hiérarchies, soulignant les interdépendances. L’un des apports magistraux d’Haraway est de nous sensibiliser à la présence animale comme autre, sans moralisme, sans verbiage sur les « droits » des animaux, en nous rappelant à quel point nous sommes déjà engagés avec des animaux proches ou lointains. Nul doute que le monde décrit par Haraway est bien le nôtre, mais les points de vue « encorporés » ou connectés qu’elle adopte rendent cette familiarité problématique. Il s’agit de voir avec le chien.

6Le livre contient un grand texte de Donna Haraway, inédit en français, Les promesses des monstres : politiques régénératives pour des autres impropres-inapproprié-e-s (1992), avec un article complémentaire où sa traductrice, Sara Angeli Aguiton, justifie ses choix de traduction. « Il faut le reconnaître, traduire Haraway n’est pas facile car l’écriture qu’elle pratique est, selon ses propres termes, de l’ordre de la “technologie” » écrit Vinciane Despret (p. 29). Les mots sont « agissants », les visions sont « touchantes », ce qui signifie que la dimension active et charnelle de l’écriture d’Haraway, cette fièvre qui habite son style, ses accents prophétiques, son ironie, s’altèrent dans le passage de l’anglais au français. À quand une édition bilingue d’Haraway ? En attendant, au vu de l’aspect malgré tout rebutant du texte traduit, c’est une excellente idée de l’avoir associé à d’autres qui dialoguent dans notre idiome ; les mots, l’esprit et surtout la chair de l’écriture de Donna Haraway s’avèrent parfois plus présents dans ces autres sites que dans son propre texte. Celui-ci s’apparente au mode d’emploi ou au programme d’un voyage de science-fiction ou multimédia. Il s’agit de penser la nature dans ce qu’Haraway appelle « le ventre du monstre », désignant ainsi le monde postmoderne, en se laissant guider par les créatures monstrueuses que sont les lapines de la Logic General, le singe de l’exploration spatiale Mercury, les indigènes et les forêts humides du Nevada, Jane/Docteure Goodall dont la main blanche tendue au chimpanzé efface du tableau de la modernité la présence des peuples africains en train de se libérer, mais aussi Bruno Latour et son amodernité pour se décaler par rapport à la post-modernité. Hors de tout poncif ou idéologie, Haraway se déplace en permanence vers de nouveaux points de vue à partir desquels « la Nature et la Société transcendentales disparaissent » et où l’on peut trouver « des acteurs-rices/actantEs [1][1]Solution de la traductrice pour surmonter l’absence du neutre… de variétés nombreuses et merveilleuses » (p. 165). Je viens de citer une note ! Hélas, « Les promesses des monstres » en regorgent ! Certaines occupent des pages entières. Or, pour des cyborgs quinquagénaires ne bénéficiant pas de technologies cyberpunk (telles que présentées dans l’article de Zakoun) pour augmenter leurs performances visuelles… j’affirme que la police et la taille des caractères gênent considérablement le voyage, dommage. Mis en ligne sur Cairn.info le 06/11/2014 https://doi.org/10.3917/tgs.032.0188


En finir avec l’innocence/Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway – Vinciane Despret

http://www.vincianedespret.be/wp-content/uploads/En-finir-avec-linnocence.pdf

Les savoirs situés comme la proposition d’une autre objectivité – Benedikte Zitouni

https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/en/object/boreal%3A153016/datastream/PDF_01/view

Donna Haraway et les technologies de l’ordinaire – Madeleine Aktypi

https://www.academia.edu/37226531/Madeleine_Aktypi_Donna_Haraway_et_les_technologies_de_lordinaire_


Table des matières

Introduction

En compagnie de Donna Haraway

Elsa Dorlin et Eva Rodriguez

1. En finir avec l’innocence

Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway

Vinciane Despret

2. With whose blood were my eyes crafted? (D. Haraway) Les savoirs situés comme la proposition d’une autre objectivité

Benedikte Zitouni

3. Technologies touchantes, visions touchantes. La récupération de l’expérience sensorielle et la politique de la pensée spéculative

María Puig de la Bellacasa

Traduit de l’anglais par Diane Koch

4. « If I have a dog, my dog has a human »

Emilie Hache

5. Donna Haraway et les technologies de l’ordinaire

Madeleine Aktypi

6. Cyborg et Cyberpunk

David Sakoun

7. Penser la figuration chez Donna Haraway avec Walter Benjamin : un « espace métaphorique de résistance »

Eva Rodriguez et Malek Bouyahia

8. Les Promesses des monstres : Politiques régénératives pour d’autres impropres/inapproprié-e-s

Donna Haraway

Traduit de l’anglais (USA) par Sara Angeli Aguiton

9. Le voyage vers ailleurs : Mindscapes politiques et scientifiques

Sara Angeli Aguiton

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