Manifeste des espèces compagnes – Donna Haraway

Grâce aux « préhensions », aux prises qui les mettent en contact les uns avec les autres, les êtres se constituent mutuellement en tant que tels. Aucun être ne préexiste à sa mise en relation. Les « préhensions » entraînent des conséquences. Le monde est un nœud en mouvement. Les déterminismes biologiques et culturels sont autant d’exemples d’un « concret mal placé », au sens où ils commettent la double erreur de prendre les catégories abstraites, provisoires et situées de « nature » et de « culture » pour des réalités, et de confondre puissantes conséquences et fondements préexistants. Il n’existe pas de sujet ou d’objet déjà formé, ni aucune source unique, aucun acteur unifié ou visée ultime.

L’écriture de la danse des êtres dépasse de loin le statut de simple métaphore : les corps, humains ou non humains, se trouvent déconstruits et reconstruits au cours de processus qui font de la certitude de soi et des idéologies – humanistes comme organicistes – autant de mauvais guides en matière d’éthique, de politique et encore plus en terme d’expérience personnelle.

Dans leur étymologie, les faits renvoient à l’idée de performance, d’action, d’actes accomplis – bref, de « hauts faits ». Un fait est un participe passé, quelque chose de terminé, fini, fixé, présenté, réalisé, achevé. Les faits sont arrivés dans les délais pour apparaître dans la prochaine édition du journal. Bien qu’étymologiquement assez proche, la fiction se distingue du fait par sa position syntaxique et temporelle. Si elle évoque également l’action, la fiction suppose en revanche l’acte de façonner, de mettre en forme, d’inventer, mais aussi de feindre ou de feinter. Tirée d’un participe présent, la fiction est en devenir et encore ouverte, sujette à révision, toujours encline à se mettre les faits à dos autant qu’à exposer quelque chose dont nous ignorons encore qu’il soit vrai, mais que nous saurons bientôt. Vivre avec les animaux, investir leurs histoires et les nôtres, essayer de dire la vérité au sujet de ces relations, cohabiter au sein d’une histoire active : voilà la tâche des espèces compagnes, pour qui « la relation » est la plus petite unité d »analyse possible.

Andy Goldsworthy, Arch

L’art de Goldsworthy soulève implicitement la question suivante : comment vivre de façon éthique à l’intérieur de ces flux éphémères et circonscrits qui n’affectent pas seulement « l’homme », mais bien l’ensemble hétérogène de nos relations? Son art est sans cesse à l’écoute des manières spécifiques qu’ont les humains d’habiter leur environnement, sans toutefois être ni humaniste, ni naturaliste. Son art est celui des naturecultures. La relation en est la plus petite unité d’analyse et les partenaires en sont les objets à tous les niveaux. Voilà l’éthique, voire mieux, le mode d’attention avec lequel nous devons approcher la longue cohabitation entre chiens et humains.

La façon dont les organismes intègrent les informations environnementales et génétiques à tous les niveaux, du plus petit au plus grand, détermine ce qu’ils sont appelés à devenir. Il n’existe pas de moment ou de lieu précis où s’arrête la génétique et où commence l’environnement; et le déterminisme génétique est, au mieux, un terme localisé pour décrire un ensemble restreint de plasticités écologiques et développementales.

Exiger d’autrui un amour inconditionnel relève d’un fantasme névrotique rarement pardonnable; faire tout son possible afin de réaliser les conditions confuses liées au fait d’aimer, c’est une tout autre histoire. La quête incessante de connaissance du partenaire intime, ainsi que les inévitables méprises tragi-comiques qui l’accompagnement, commandent le respect, que le partenaire en question soit animal, humain ou même inanimé.

Je pense que toute forme de relation éthique – que celle-ci opère à l’intérieur ou entre les espèces – est tissée du même fil robuste de vigilance constante à l’égard de l’altérité-en-relation. Nous ne sommes pas autonomes, et notre existence dépend de notre capacité à vivre ensemble. L’obligation consiste à toujours se demander qui est présent et ce qui émerge de la relation.

La question n’est donc pas tant de savoir en quoi consistent les droits des animaux, comme s’ils existaient préformés et prêts à l’emploi, mais plutôt de quelle manière un humain pourrait-il entrer dans un rapport de droit avec un animal? De tels droits, enracinés dans un lien de possession réciproque, se révèlent difficiles à dissoudre; et les demandes auxquelles ceux-ci engagent affectent la vie de chacun des partenaires.

Hormis le simple bonheur personnel que me procure ce temps passé à m’entraîner auprès de mes chiens, pourquoi j’y attache tant d’importance? De fait, dans un monde ébranlé par tant de crises économiques et politiques urgentes, comment puis-je y attacher une quelconque importance?

L’amour, le dévouement et le désir d’épanouissement réciproque ne sont pas autant de jeux à somme nulle. Un acte d’amour comme l’est le dressage – au sens qu’en donne Vicki Hearne – engendre à son tour d’autres actes d’amours comme celui de se préoccuper et d’agir dans une succession de mondes émergents. Cette proposition tient une place centrale dans ce manifeste des espèces compagnes.

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