Libère-toi cyborg! Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe – ïan Larue

« Gynoïdes, sorcières, vampires, chiennes et souris de laboratoire : toutes sont liées à la cyborg de Donna Haraway. Reprenant la liste d’auteurs et autrices de science-fiction féministe citées à la fin du Manifeste cyborg, ïan Larue redéfinit cette figure fondatrice dans la pensée de la philosophe : « La cyborg, c’est l’esclave noire qui apprend à lire dans un roman d’Octavia Butler ; la jeune fille encapsulée qui, loin de se sentir handicapée, connaît des milliers de connexions ; la fille-orque transportée dans les étoiles. La cyborg est l’hybride suprême, hybride entre une femme réelle et un personnage de roman qui se superpose à elle pour la doter de mille nouvelles possibilités dont celle, fondamentale, de faire éclater capitalisme, famille et patriarcat. »

Rien de plus patriarcal que les fictions où le Moi-le-Mec non féministe n’arrête pas d’ennuyer tout le monde avec ses questions bêtes, genre qui suis-je, d’où viens-je et qui est mon père. Cette obsession des origines, dans la fiction patriarcale, est le reflet de nos mentalités. L’explication par les origines est un mode de pensée récurrent, de la psychanalyse à la médecine en passant par la famille, la terre natale, la Préhistoire etc. Dans la logique de la cause et de la conséquence, les origines sont confondues avec la cause, elles sont l’entièreté de la cause. On n’en finirait pas d’énumérer des exemples de ce faux pli de pensée où le discours est hanté par la conviction que l’origine explique tout, qu’elle est l’essence de la cause, qu’il n’existe aucun autre facteur, ce qui induit un sentiment de culpabilité et génère une ligne de conduite morale. (…)

La cyborg, en rejetant ce réflexe conditionné de la pensée des origines, permet donc aussi de réfléchir sur ce poids psychiques que nous subissons quand l’origine des choses est considérée comme la cause de tout. Oublier l’origine permet aussi d’oublier ce qu’on doit être à tout moment, du CV à Facebook, de l’entretien d’embauche au dîner mondain : un tout cohérent.

La cyborg se dispense de l’éreintant travail d' »être soi » que la société impose (…)

Être cyborg veut dire qu’on parvient à bafouer l’obligation sociale d’être un* et indivisible, ce dont témoignent divers impératifs ordinaires : avoir un CV qui tient la route, être identifiable en un mot, coller à son image de marque, préférer la signalétique au contenu. Choisissez-vous une bonne fois pour toutes, sinon votre brand marketing en pâtira. Faites comme l’artiste Yves Klein : gérez-vous vous-mêmes comme une marque. Nous vous égarez pas, ne soyez pas multiple. Ne changez pas d’avis, ne bifurquez jamais. Si les cyborgs parviennent à faire voler en éclat l’unité imposée du « moi », ce sera très inquiétant socialement. (…) Le CV est une arme puissante au service de la violence patriarcale ordinaire (accompagné de sa triste complice, la lettre de motivation). C’est une terrible fiction à laquelle chacun* doit se plier de force. Vous avez une page pour dire ce que vous êtes. Vous avez le devoir social de vous unifier. Ne faites qu’une chose. Ne soyez qu’une seule chose. Soyez identifiable en un clic. Soyez résumable en un mot.

La cyborg est une femme qui s’hybride avec un autre dispositif, machine ou animal. Dès qu’elle se trouve ainsi construite, ou plutôt déconstruite, en un composé instable qui jamais ne s’entendra comme un « tout », elle échappe à l’hégémonie psychanalytique qui prétend faire d’elle une pauvre petite chose inférieure à l’homme. Ainsi va-t-elle pouvoir inventer un nouvel inconscient, de nouvelles figurations, de nouvelles narrations.

La réflexion de Haraway fonctionne par « figures de pensée », mécanisme en cela assez proche de celui de Deleuze et Guattari. La pensée s’incarne ou plutôt se cristallise dans des symboles pas si abstraits puisqu’ils ont aussi des réalités. Les « figures » sont selon Haraway des incarnations corporelles possibles et non de simples représentations. Ce ne sont pas des illustrations didactiques. Elle les compare à des nodules ou à des noeuds où l’élément sémiotique et la matérialité cohabitent.

Après la cyborg, elle évolue vers les chien.nes, les animales en passant par OncoMouseTM, un matériau-souris vivante fabriqué en série par une grande forme chimique.

La thématique de la déesse est incroyablement présente dans la plupart des romans de science-fiction que convoque Haraway comme base de réflexion. Par exemple, Varley, dans La Trilogie de Gaïa, fait le lien entre la dérision envers le phallus et la figure de la Grande Déesse. Les femelles d’une race de centaures extraterrestres, les titanides, sont ainsi pourvues d’un phallus tout ce qu’il y a de plus concret tandis que les mâles connaissent eux aussi la grossesse ; cette race est la création de Gaïa, une Grande Déesse folle multi-hybride, aux pouvoirs immenses, qui ne cherche même plus à essayer de gérer les différents cerveaux qui la composent. Dans The Femal Man de Russ, également cité parmi les romans favoris de Haraway, figure une statue de déesse énorme, imposante, métamorphique et indescriptible, qui semble faite de bric et de broc, capable d’absorber en elle celles qui la regardent trop longtemps. Comme Gaïa, elle est gentille et terrible, haineuse-aimante, vivante et morte, intelligente et stupide : « Ses contradictions se modifient constamment. »

La sorcière wiccane au service de la déesse, ancêtre de la cyborg ? Elle l’est sur bien des points. Comme la wiccane, la cyborg prend racine dans le peuple des femmes : femmes qui travaillent, femmes racisées, femmes « dans le circuit intégré » qui fabriquent des composants informatiques, comme l’énumère Haraway. C’est une affaire de femmes ordinaires, pas de privilégiées. La cyborg se détache, pour s’hybrider, de sa « condition naturelle » ; elle rencontre de hautes technologies avec lesquelles elle fusionne, un peu comme le Surmâle de Jarry fusionne avec la grille d’un parc (ce qui en l’occurrence est fatal tant à l’humain qu’à la grille). La jeune femme qui devient wiccane échange elle aussi une part d’elle-même avec un « autre monde », magique et puissant. Cyborg et déesse sont liées parce que, peut-être, la déesse est déjà une cyborg : un composite de meubles de bureau de secteur tertiaire et de magie, de puissance spirituelle et d’action politique, de doctrines religieuses et de romans de fantasy. Starhawk elle-même est à son image : philosophe, activiste, sorcière, autrice qui écrit aussi bien des guides pour gérer un séjour en prison après une manif que des incantations poétiques. La cyborg doit à la cheffe de file de la danse spirale son plaisir d’exister (de mener avec joie des connexions nouvelles), son insouciance hybride et son courage politique.

Déesse dans l’art

Ana Mendieta, Incantation à Olokun-Yemaya

Betsy Damon, La femme de 7000 ans

Mary Beth Edelson, Woman Rising series


Mary Beth Edelson, Goddess Head

Judy Chicago, The Dinner Party

Cyborg & art

La culture populaire offre des merveilles d’intelligence : parmi elles, le film d’animation japonais Ghost in the Shell, dans son deuxième volet intitulé Innocence (2004), interprète de manière remarquable le Manifeste cyborg. Haraway est mise en scène comme médicienne-légiste. Elle travaille dans son laboratoire, entourée de morceaux de robots d’apparence féminine. N’a-t-elle pas le désir de « demeurer avec les corps désarticulés de l’histoire », matière à possibles connexions responsables ? Les flics sont là, un humain et un cyborg, Batou. Ils enquêtent sur une robote tueuse. (…) « Elle a essayé de se suicider avant de se faire tuer, n’est-ce pas ? » demande Haraway. Le vocabulaire « humain » utilisé par Haraway choque les feux flics, qui gardent un long silence. (…) Pour elle, les différences entre les humain* et les machines n’ont rien d’évident. C’est là une citation presque mot pour mot du Manifeste : « Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes. »

Lee Bul


Liste H pour les cyborgs : livres féministes de SF des années 1970-1980

https://www.noosfere.org/

http://www.sf-encyclopedia.com/entry/feminism

https://www.quarante-deux.org/


MEMENTO

  • Inventer des contre-histoires.
  • Accepter l’hybridation.
  • Refuser d’être un tout.
  • Démolir la pensée binaire.
  • Ne pas craindre l’apocalypse.
  • Muter sans promesse.

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