Gestes spéculatifs – Didier Debaise & Isabelle Stengers (sous la direction de)

En revanche, parler de « gestes spéculatifs », c’est, pour nous, mettre la pensée sous le signe d’un engagement par et pour un possible qu’il s’agit d’activer, de rendre perceptible dans le présent. Un tel engagement, par l’attention qu’il demande aux virtualités dont est chargée une situation en train de se faire, rejoint étrangement les formes du pragmatisme de William James. En effet, le sens de l’activation d’un possible tient à ses conséquences, à la vérification que constitue la modification du présent qu’elle peut entraîner. Ce qui implique, en retour, l’engagement spéculatif comme pensée de conséquences, et non utopie ou imaginaire projetés sur le présent. Il ne s’agit ni d’ignorer les faits, ni de leur donner priorité.


Isabelle Stengers – L’insistance du possible

L’impressionnant système conceptuel déployé par Whitehead donne « consistance (…) à l’idée que rien n’existe qui ne doive son existence à une décision de faire importer ceci plutôt que cela, ainsi plutôt qu’autrement.

… Whitehead mathématicien qui sait que les contradictions ne tiennent leur pouvoir que du langage qui fixe la définition de leurs termes, qui fait abstraction de ce que cette définition néglige. (…) C’est la création qui l’intéresse, la possibilité de passer par là où cela semble impossible, de transformer la contradiction en contraste entre manières de faire importer. C’est une telle création que demanderait l’écriture de variante de l’Odyssée, de versions qui ne trahissent pas seulement l’original mais permettent de le comprendre autrement.

Les censeurs! Ceux qui commandent de nous en tenir au sol éprouvé des « faits », ceux pour qui la raison doit nous protéger de tous les fanatismes, il fallait bien les rencontrer car s’il y a ornière, ils en sont les gardiens.

Une réalité à la fabrique de laquelle nos idées participent, à laquelle elles s’ajoutent avec leurs conséquences. D’où la question devant laquelle il s’agit pour (William James) de penser : « Faisons-nous par nos additions que la valeur de cette réalité s’élève ou s’abaisse? Sont-elles un gain ou une perte pour la réalité? » Tel est le cri du pragmatisme, l’épreuve qu’il propose à nos idées.

De plus, chacun à sa manière, Whitehead, Leibniz et James en appellent à un art du « prendre soin » : tantôt suspension qui permet d’interroger ses raisons, tantôt effort de ne pas séparer une idée de ses conséquences. (…) Ce que j’appellerai l’art du discernement.

Répondre à l’insistance d’un possible qui demande réalisation exige, selon Souriau, ferveur et lucidité. (…) Ferveur de l’acceptation d’être mis à l’œuvre, exploité par l’œuvre se faisant. Lucidité exigée à chaque pas du trajet instauratif, à chaque choix qui demande de discerner ce dont la réalisation exige le sacrifice, c’est-à-dire aussi ce qui situe l’être instauré, le type de partialité (terme de Whitehead) qui s’affirme avec lui. (…) Whitehead a écrit que la « ruse » du mal est l’insistance d’un « fait nouveau » demandant à naître à la mauvaise saison.


Donna J. Haraway – Sympoièse, SF, embrouilles multispécifiques

Pour ma part, je veux faire des histoires. Avec tous les descendants infidèles des dieux célestes, avec mes compagnons de litière qui se vautrent avec moi dans de riches embrouilles inter-espèces, je veux fabriquer une agitation critique et joyeuse. Je ne résoudrai pas le problème mais penserai avec lui, me laisserai troubler par lui. La seule façon que je connaisse pour le faire est d’en appeler à la joie créatrice, à la terreur et à la pensée collective.

Les êtres tentaculaires m’enchevêtrent dans la SF. Leurs nombreux appendices font des jeux de ficelle; ils m’entrelacent dans la poiésis – la fabrication – de la fabulation spéculative, de la science-fiction, du fait scientifique, du féminisme spéculatif, du soin des ficelles, du so far (sans jamais de garantie). Les êtres tentaculaires fabriquent des attachements et des détachements : ils coupent et nouent, ils tissent des chemins et des conséquences, mais pas des déterminismes; ils sont à la fois ouverts et noués, selon certaines manières et pas d’autres. SF, c’est raconter des histoires et raconter des faits, c’est configurer des mondes possibles et des temps possibles, des mondes matériels-sémiotiques disparus, actuels, encore à venir.

Les êtres tentaculaires et filandreux m’ont éloignée du posthumanisme, même si j’ai été nourrie par le travail fécond accompli sous ce signe. Mon partenaire Rusten Hogness a suggéré que l’on dise « compost » au lieu de « posthumain », « humusité » au lieu d' »humanité ». L’humain comme humus a peut-être de l’avenir si tant est que nous puissions couper et hacher l’humain comme homo. Imaginez une conférence non pas sur « L’Avenir des Humanités dans l’Université en Voie de Restructuration Capitaliste » mais sur « La Puissance des Humusités pour une Embrouille Interspécifique Habitable »!

Stratherne m’a appris – nous a appris – quelque chose de simple mais qui change le jeu : « Cela importe, les idées que nous utilisons pour penser d’autres idées. »

Arendt a vu en Eichmann non une monstruosité incompréhensible mais quelque chose de bien plus effrayant : elle a vu l’absence toute banale de pensée.

(Anna Tsing) fait sentir charnellement combien il importe de savoir quelles histoires racontent les histoires afin de cultiver une pratique de soin et de pensée.

Il y a de la place pour le conflit dans les histoires de Le Guin, mais ses sacs à provision sont pleins de beaucoup d’autres choses, en un merveilleux désordre, à utiliser pour redire et ressemer des possibilités tant d’avancer maintenant que de pénétrer dans l’histoire profonde de la terre.  » Il peut sembler que l’histoire héroïque touche à sa fin. De crainte qu’il n’y ait plus du tout d’histoires à raconter, certains d’entre nous, ici dehors, dans les avoines folles, glanant dans des champs étrangers, nous pensons que nous ferions mieux de commencer à en raconter une autre, avec laquelle, peut-être, les gens puissent continuer lorsque l’ancienne sera finie… Et, donc, c’est avec un certain sentiment d’urgence que je cherche la nature, le sujet, les mots de cette autre histoire, celle qui n’a pas été racontée, l’histoire de la vie. »

A la recherche de pratiques compositionnistes capables de construire de nouveaux collectifs, Latour plaide pour que nous racontions des « Gaïahistoires », dans lesquelles « tout ce qui était support et agents passifs seront devenus actifs sans pour autant devenir acteurs participant à un scénario géant écrit par une entité omnisciente. » (…) Selon Latour, nous sommes confrontés à une opposition nette : « Certains se préparent à vivre en Terriens dans l’Anthropocène; d’autres décident de rester Humains dans l’Holocène. » (…) Alors que je partage passionnément avec lui tant le refus de ce qui se donne comme certain que celui des trucs divins, je pense que le trope des épreuves de force auquel Latour en appelle de manière permanente est inutile, en ce qu’il rend les nouvelles histoires dont nous avons besoin plus difficiles à raconter. Latour définit la guerre par l’abse,ce d’arbitre, de telle sorte que ce sont les épreuves de force qui doivent déterminer l’autorité légitime. Les Humains dans l’Histoire et les Terriens dans l’Anthropocène sont engagés dans des épreuves de force sans Arbitre capable d’établir ce qui est/était/sera. L’Histoire ou les Gaïahistoires, tel est l’enjeu. (…) Il reste cependant que nous sommes toujours dans l’histoire du héros, avec ses mots et ses armes magnifiques, pas dans des histoires de sacs à provision.(…) Isabelle Stengers, quant à elle, pense ce temps que l’on dit Anthropocène ainsi que « Gaïa aux figures multiples » (c’est son terme) dans un rapport de compagnonnage frictionnel avec Latour. Comme Latour, elle affirme avec vigueur la nécessité de changer d’histoire et évoque le nom de Gaïa à la manière de James Lovelock et de Lynn Margulis. Cette figure de Gaïa est autopoétique (lire note sous la citation), mais Stengers en fait une figure située, relative aux modèles qui l’interrogent. Le fonctionnement « autopoétique » de Gaïa n’est autre que ce que « nous » (modernes) sommes capables de déchiffrer à partir de nos modélisations. C’est le visage, composite d’équations, nombres et observations, qu’elle tourne vers nous. C’est pourquoi Stengers insiste : ce qu’elle nomme Gaïa n’est pas une personne. Gaïa ne se soucie, ni ne peut se soucier, des intentions, désirs ou besoins des humains, ni de ceux des autres vivants. Nommer Gaïa, c’est nommer une puissance qui nous dépasse, que nous avons provoquée et dont nous avons produit les moyens de caractériser la brutale réponse. Gaïa ne désigne pas une liste de questions, en attente de bonnes réponses politiques. Gaïa est un événement intrusif qui défait nos modes de pensée routiniers. « Elle est ce qui met spécifiquement en questions les histoires et les mises en scène des histoires modernes. Il n’y a qu’un seul véritable mystère en jeu : c’est la réponse que nous, c’est-à-dire ceux qui appartiennent à cette histoire, pourrions être capables de créer face aux conséquences de ce que nous avons provoqué. »

NOTE : (…) L’histoire de Gaïa a été domestiquée par Hésiode qui en a fait la demeure toujours sûre des Immortels, de ceux qui possèdent l’Olympe au-dessus et les profondeurs du Tartare en-dessous. Les êtres chtoniens répondent : stupidité! Gaïa est des leurs : elle est une menace tentaculaire permanente pour les Olympiens astralisés et non leur lieu de séjour privilégié, destiné aux générations successives de dieux rangés selon des généalogies bien propres. Quoiqu’écrit dans une langue d’une beauté émouvante, le récit d’Hésiode reste un vieux récit viriloïde, un récit dont les canons furent installés dès le VIIIème siècle avant notre ère.


Pierre Montebello – Métaphysique et geste spéculatif

Redonner du prix ou de la valeur à ce qui nous arrive, à ce qui arrive à l’univers, même le plus futile, le plus éphémère, le plus étrange, voilà la nouvelle religion anté-christique.

Tout art n’est-il pas épaisseur subite de la perception qui devient voyante, vision immédiate du monde délivré de la pesanteur humaine.

La jonction entre philosophie et esthétique s’est faite autour de cette conversion du regard de Nietzsche à Melville et Deleuze. Car, on l’aura compris, cette conversion ne saurait plus consister à fuir le monde comme dans le mysticisme chrétien mais à fuir ce qui empêche le contact avec la lumière du monde. Elle était non pas conversion hors du monde mais vers le monde.

Nous entendons par geste spéculatif la capacité à penser à partir de l’épreuve relationnelle du réel, vitale et sensible, psychique et matérielle, y compris avec l’extension d’expériences que les sciences mettent à notre disposition, à savoir ce dont on ne peut faire l’expérience que par des protocoles expérimentaux complexes. (…) Pour cette raison, la métaphysique, si elle peut bien avoir la forme d’une rêverie, ne peut se confondre avec une fantaisie, voire avec un délire imaginatif. Le pire serait que le retour de la métaphysique à laquelle on assiste soit conçu comme une sorte d’autorisation à délirer sans expérience et sans épreuve du monde, avec un point de vue exclusivement imaginatif, sorte de métaphysique délitée et sans rivages, charriant des notions abstraites. Bien au contraire, le geste spéculatif dont nous parlons a remplacé la corrélation subjectiviste et fantasmatique par une multiplicité de relations sillonnant le réel, actives, polymorphes dans les quelles nous sommes toujours déjà pris. I la tenté de ressaisir la pluralité des choses et leurs consonances. Il a pensé l’homme à sa racine terrestre et cosmique. dans un beau texte, Deleuze résume ainsi les choses : « Le problème collectif, c’est d’instaurer, trouver ou retrouver un maximum de connexions. Car les connexions, c’est précisément la physique des relations, le cosmos (…) Il n’y a pas de retour à la nature, il n’y a qu’un problème politique de l’âme collective, les connexions dont une société est capable, les flux qu’elle supporte, invente, laisse ou fait passer. »

S’approprier à la terre et non la terre (…)


Emilie Hache – The futures men don’t see

A l’occasion d’une remise de diplômes au Mills College – premier établissement universitaire de Californie pour les femmes -, Ursula Le Guin prononce un discours héritier des Trois Guinées de Virginia Woolf. (…) Or, au lieu du discours attendu de félicitations pour leur réussite et de vœux de succès pour leur carrière à venir, entérinant le fait de voir ces jeunes filles devenir des hommes comme les autres, Le Guin déserte cette parole publique parlant le langage du pouvoir, et choisit de s’adresser à elles « dans une langue des femmes » : « au lieu de parler de pouvoir, écrit-elle, si je parlais comme une femme, ici ,en public? »

S’adressant alors à elles depuis ce point de vue, Le Guin refuse de leur souhaiter de « réussir », toute réussite, pointe-t-elle, impliquant toujours l’échec de quelqu’un d’autre. Ce qu’elle leur souhaite en revanche, c’est d’avoir des enfants – si elles le souhaitent et autant qu’elles le souhaitent -, d’avoir assez à manger, d’avoir une endroit dont prendre soin, où vivre au chaud, en sécurité, d’avoir des ami.e.s, un travail qu’elles aiment. Autant de choses que l’on ne souhaite pas à un homme, écrit-elle, mais que l’on peut souhaiter à un être humain, et que l’on chérit lorsque l’on parle non pas depuis les rênes du pouvoir, mais depuis ses marges, « in the dark place ». Puisque nous sommes des étrangères dans ce monde dont les hommes nous demandent de le défendre et d’en célébrer les valeurs, Le Guin invite ces filles diplômées à explorer le leur, à apprendre à vivre dans ce monde fait d’expériences mutilées, de sentiments d’impuissance, de rage, d’humiliations, de positions de vulnérabilité, parce qu’il existe une contrée lumineuse, comme les « quelques pionnières qui y sont allées » nous l’ont rapporté, là où se trouve l’avenir, écrit Le Guin, ce n’est pas en imitant les hommes ni en tentant de rejoindre leur monde que nous y accèderons, mais par nos propres moyens, en traversant les longues nuits de notre propre pays.


Lucienne Strivay, Fabrizio Terranova, Benedikte Zitouni – Les enfants du compost

« Nous avons besoin de nouveaux types de récits », a écrit Haraway, nous lui emboitons le pas. Nous avons besoin de nouveaux types de récit et de techniques. Des récits qui réclament la terre et les communs que le capitalisme nous a dérobés. Des récits qui nous invitent à reprendre et à créer des sensibilités trans-espèces, des vitalités trans-matières et des agitations trans-cérébrales. Il ne suffira pas de les imaginer, ces récits, il faudra les fabriquer. Et même la fabrication ne suffira pas, il faudra apprendre à fabuler ce qui nous intéresse, ce à quoi on se heurte, c’est-à-dire à se risquer dans des narrations et des cosmologies qui puissent accueillir ces sensibilités, vitalités et agitations transversales. Car fabuler est bien un nouveau genre de construction, en tous cas pour celles et ceux qui cherchent des savoirs. Selon nous, les fabulations sont ces récits qui creusent des interstices dans notre monde, le travestissent et le manipulent dans un envol plus-qu’imaginaire (entendez : cosmologique, métaphysique) jusqu’à ce qu’il puisse susciter de nouveaux attachements et obliger à ce qu’on rouvre l’enquête, à ce qu’on explore à nouveau ce territoire délaissé qui ne semblait pas mériter notre attention. C’est un acte de repeuplement qui ne se laissera plus piéger par la question du Vrai et du Faux. Faire bégayer le réel, lancer le sabotage ordonné des catégories de pensée en retrouvant un scepticisme premier, élargir le spectre, faire émerger de nouveaux mondes reliés qui nous déconcertent, les déployer en suscitant l’appétit du possible, afin de déplacer la prétention écrasante du monde trop bien écrit. Trouver des ruses, jouer, en retournant inlassablement à nos pratiques, en affirmant la nécessité de nouvelles manières de raconter et d’expérimenter ces mondes, voilà ce que nous devons apprendre à faire.


Vinciane Despret – Les morts font de nous des fabricateurs de récits

L’équivoque guide également la lecture des signes. Les défunts, souvent, font juste sentir leur présence sur un mode très particulier : on sent, je reprends les mots souvent entendus, « la présence de leur présence ». L’équivoque se déplie alors dans la redondance, le registre d’insistance propre à approximer. Il y a bien sûr d’autres formes d’insistance, et c’est là le régime original des signes dont l’insistance est le mode même de l’apostrophe, le mode vocatif des séries-événements. Il y a, par exemple, parfois une araignée (ah c’est bien elle, ça!), ou plus souvent, un oiseau, qui se manifeste de manière insistante, à la fenêtre une première fois après le décès, au cimetière, ensuite, et parfois encore après. Le même oiseau. Oui. Ce sera un merle, ce sera une pie, ce sera une mésange. Qui apparaît plusieurs fois à des moments dont on commence à penser qu’ils ne tiennent pas du simple hasard. Quoique. C’est vrai que c’est le printemps. Et que peut-être c’était un autre oiseau, la même espèce, mais un autre. Et peut-être que c’est le hasard. Et peut-être que cela ne change rien que ce soit un ou deux ou trois oiseaux, ce qui compte c’est qu’ils étaient là, et qu’ils créent des mouvements, des convergences, des répétitions et des insistances, dont certains sont beaux comme des éclats de vie, dont certains nous font sentir la magie de ce qui crée des connexions inattendues en attachant des êtres imprévus, dont certains nous touchent et nous mettent en mouvement. Les signes sont non seulement chorégraphiques, ils sont, propose Fleur Courtois-l’Heureux, chorégraphes : ils nous font bouger et danser, ils nous font capturer des flux et nous laisser guider et emporter par eux.


Claude de Jonckheere – Vers ceux que l’on cherche à ne pas aider

Ce que Deligny a rendu possible peut-il devenir possible pour les pratiques d’aide envers autrui? Deligny chasse les bonnes intentions. L’intention est obsédée. Elle ne voit dans ce qui arrive que sa propre réalisation. Pour cela, certainement, il apprend quelque chose des enfants autistes. On pourrait dire qu’il a tout appris d’eux. Il a appris que le langage avait « une drôle de gueule ». « Quand on se met du côté des délinquants, des fous, des lycéens, la justice, l’école, l’asile, ont une drôle de gueule; et bien, de la même façon, quand on se met du côté des mutiques, c’est le langage qui a une drôle de gueule. » Des enfants mutiques, il a appris quelque chose à propos du langage. »J’appartiens au langage et c’est un monde. Je lui dois tout. Il est mon maître. De vivre avec ces enfants-là, qui lui échappent, je le vois venir et de loin. » Il a appris que le langage pouvait être un système autoritaire, « son maître » comme il le dit, qui classe, réprime, enferme, exclut. Il a appris à user des mots sur un mode poétique pour œuvrer dans les failles du langage, pour explorer les possibilités que le discours théorique et idéologique expulse, pour le voir venir de loin. Il fait bégayer la langue, il crée une langue mineure. Il est comme les grands auteurs dont parle Deleuze. « Ils font fuir la langue, ils la font filer sur une ligne de sorcière, et ne cessent de la mettre en déséquilibre, de la faire bifurquer et varier dans chacun de ses termes, suivant une incessante modulation. »

L’œuvre de Deligny est politique, alors qu’on pourrait croire que le fait de se retirer dans un endroit « perdu » des Cévennes est un acte a-politique et qu’il se « fout du monde » dans le sens qu’il n’en a rien à faire de notre monde et des tourments qui l’agitent. Elle est politique, car elle questionne la violence instituée. On peut penser que l’autiste vit comme une violence insurmontable toute adresse, toute question, tout dessein à son égard, même formulés avec les meilleures intentions du monde. Ces bonnes intentions, celles de l’aide, de la thérapie, de l’instruction, de l’éducation constituent les avatars de cette violence. Toute demande le ramène à une impossible intégration. L’autiste met à mal ces intentions et les institutions qui les machinent. Il met aussi à mal nos modes d’existence et les multiples projets qui nous font vivre. Lui, il n’a pas de projet. Comme Janmari, il se laisse prendre par l’eau qui coule dans le ruisseau, par le bruit du vent dans les arbres, par la place immuable des choses. Il est totalement dans ses trajets, ses voltes sur lui-même, ses balancements et, quand il est immobile, il est simplement immobile.

(…)

Les questions que l’ouvre de Deligny nous posent ne concernent pas l’étiologie de l’autisme, ni la rééducation, mais l’invention d’une vie commune. Elle oblige à repenser le politique, les dispositifs d’exclusion et également les dispositifs d’insertion ou, en d’autres termes, le couplage exclusion-insertion. Aujourd’hui, elle interroge toujours toutes les catégories définissant l’humain en référence à l’idéal d’un sujet autonome, rationnel, responsable. Cet idéal qui ne peut fabriquer que des manques.

A l’instar de ce que propose Deligny, il est possible de déterritorialiser ces espaces clos, de suivre des « lignes de fuite » menant vers d nouveaux territoires, les créant parfois, délimités par des ritournelles délibérément poétiques. « La grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu’une ligne de fuite consiste à fuir la vie; la fuite dans l’imaginaire, ou dans l’art. Mais fuir, au contraire, c’est produire du réel, créer de la vie, trouver une arme. »


Thierry Drumm – Avec les personnages de fiction

La manière dont une fiction installe un monde est exprimé énergiquement par William Burroughs. « Qu’est-ce que les écrivains, et je limiterai l’usage de ce terme aux écrivains de romans, essayent de faire? Ils essaient de créer un univers où ils ont vécu ou un univers où ils aimeraient bien vivre. Pour l’écrire ils doivent y aller et se soumettre aux conditions qu’ils n’ont pas pu négocier. Parfois comme dans le cas de Fitzgerald et de Kerouac, l’effet produit par un écrivain est immédiat, comme si une génération attendant d’être écrite. Dans d’autres cas il peut se produire un décalage temporel. La science-fiction a une manière de devenir vraie. En tous cas, en écrivant un univers, l’écrivain rend cet univers possible. » La communication avec ce monde semble indissociable, dans les exemples même que donne Burroughs, de l’instauration d’un rapport avec un personnage de fiction (Gatsby, Dean). Ce qui apparaît alors c’est l’impossibilité de découper des régions distinctes dont l’une serait « fictive » l’autre « réelle », non pas au sens où « tout » serait illusoire, faux, irréel, mais au contraire au sens où nos expériences sont traversées de puissances fictionnelles efficaces, portées par les personnages. Il se pourrait que certains personnages de fiction soient effectivement des « types », et non des géants, mais ils sont alors probablement des types dans l’exacte mesure où leur existence évanescente ne porte avec elle aucun autre monde, dans la mesure où leur présence désincarnée n’est nourrie des exigences d’aucune station réceptrice collective. Seuls les géants sont reliés à des devenirs hétérocosmiques, et s’opposent à tout réalisme – ce qui ne constitue en soi aucune garantie de salut ou d’innocence (on ne sait sans doute jamais définitivement ce qu’ils veulent et quel monde ils transportent avec eux, bien qu’on puisse en général assez vite se faire une idée).




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