Le plus et le moins – Erri De Luca

En forme d’autel

Le dimanche, nous allions déjeuner chez la mère de ma mère, nonna Emma. Depuis le vendredi soir, elle se relayait avec sa belle-fille Lillina devant la toute petite flamme où mijotait le ragù, – rraù, en langue des palais locaux. Notre arrivée à midi dans le vestibule était accueillie par un alléluia de ragù droit dans le nez. Cette sauce était un applaudissement de stade debout après un but, c’était une étreinte, un saut et une cascade dans les narines. Je ne retrouverai jamais plus cet abordage au plus haut de mes sens, qui est pour moi dans une glande de l’odorat. A table, devant le ragù accompagné de grosses pâtes, j’étais assis bien sagement, mais intérieurement j’étais à genoux devant mon assiette.

Ce fut ma portion de manne, le pain des cieux, préparée par deux prêtresses des fourneaux, par leurs rites nocturnes. C’étaient des bouchées qui imposaient le silence. Mes yeux aussi se fermaient. Les fourchettes dans les assiettes recueillaient le fruit de la connaissance. La bouche pleine gazouillait un cantique. Je n’ai pas un tempérament mystique, mais ce peu qu’il m’a été donné d’avoir, je l’ai dégusté, je l’ai eu sur la langue tous les dimanches de mon enfance. Cette table de fête prend dans mon souvenir la forme d’un autel.

L’espace de personne

Comment un enfant arrive-t-il à croire à ses propres paroles? C’est facile : elles ne sont pas encore à lui. Elles viennent d’une autre partie de la vie et se montrent en avance, à l’improviste. Les enfants font du trafic de prophéties avec eux-mêmes et ne tremblent pas quand elles sont atroces.

« Je te les offrirai moi, je contraindrai la vie à être dans les livres, d’abord la mienne, de force, puis les autres, sur invitation. »

Je mets mes phrases entre guillemets, mais je ne les ai pas dites. Comme le poisson pris à l’hameçon qui se décroche juste devant le bateau et replonge, on voit la prophétie, on sent son poids, mais on ne la tire pas à bord, au sec. On ne doit pas la forcer par la voix, on doit la laisser s’en retourner, d’où elle est venue, depuis l’au-delà des jours et des années. Elle ne se réalise qu’ainsi. Si on la prononce, on l’étouffe. C’est pourquoi je n’ai pas dit des livres : je te les offrirai moi.

Éducation ischitaine

Quel saisissement éprouvait celui qui venait au sein des ruelles et qui avait brusquement devant lui la mer grande ouverte.


La ciambella de mer Tyrrhénienne qui tournait autour d’elle suivant les vents a été l’équateur. J’ai exploré la côte à la nage, à la rame, je suis monté sur tous les rochers. Une nuit, j’ai fait l’amour dans l’eau au large, j’avais des jambes de nageur pour la porter elle aussi et nous flottions par poussées. Un jour, j’ai pressé ma semence tout seul par pur bonheur de solitude du haut d’un rocher que j’avais escaladé. Fatigué par la nage, raidi par le froid, j’étais monté tout en haut, là où il y avait des épines, des lézards, des crottes de mouettes et où la terre brûlait. Je m’étendis sur l’aspérité du sol et je fus pris par la chaleur du soleil au-dessus de moi et celle du terrain surchauffé.

Ma respiration se fit plus profonde, mon sexe se dressa fier et joyeux et la semence roula dans la poussière à l’aveuglette.

J’ai touché l’immense en peu d’espace, l’épuisement du corps et l’énergie absorbée par un fruit cru de mer. J’étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l’île à cette liberté. Si je ne suis pas une strate jaune de sa croûte craquelée, fendue par les vignes qui la forent, si des chardons ne poussent pas de mes yeux, si je ne rêve pas la nuit comme un rocher balancé par des bradyséismes, je ne pourrai pas apprendre.

C’était un sol béni, les plants de tomates le long des roseaux qui soutiennent leur offrande piquaient le nez, si grande est la force du parfum, et la peau fine des figues fondait dans la bouche, le sucre se répandait sous les dents.

Les fourmis voyageaient sur mon corps, je les regardais mais je ne les sentais pas sur ma peau. En revanche, je sentais un centre en moi, une amande fermée, une vertèbre mère qui répondait à l’île.

Ce n’était pas mon sexe et pas même mon cerveau, mais un bout de colonne vertébrale qui remuait par vagues.

Je mangeais une glace en mordant dedans, les mains sales de résine de pin pour avoir écrasé des pignons sur la pierre tiède de l’après-midi. Dans la pinède, un rocher bancal et hardi contenait toutes les montagnes que je gravirais ensuite. Aucune n’a été aussi solitaire que ce rocher que j’escaladais à quatre pattes, les poches pleines de pignons, avec une pierre pour les ouvrir en haut. Enfant, j’ai atteint l’Epomée, le point le plus élevé de l’île. De là, je regardais l’angle plein du monde.

Ischia avait un anneau brillant qui la serrait au large, à l’écart de la terre. Elle était prisonnière, mais cela ne se voyait que de là. Je ne connaissais pas d’autres libertés en dehors d’elle. Il faut fixer à temps ses propres limites, puis les oublier. Les miennes se trouvaient dans le coup d’œil d’une claire journée de septembre au sommet de l’île.

Loin de son rayon, je suis un étranger. La dernière saison à l’âge de dix-sept ans environ, avant de me détacher de tout, une fille observait mes grains de beauté et y voyait des constellations.

Elle appelait ma peau du nom d’un ciel du Sud et un soir, après beaucoup de mer, elle l’a embrassée en disant plus à elle qu’à moi-même : « Comme elles sont salées tes étoiles. »

A pieds

Nous étions des contrebandiers de paix. Là où la guerre est loi, les actes de paix sont clandestins, des actes de bandits.


« Va, va-t’en » sont les premiers mots adressés par la divinité qui font irruption dans l’écoute d’Abraham. « Va, va-t’en », c’est l’ordre de se déraciner et de devenir nomade sous la trace indiquée par le ciel. Les pieds d’Abraham obéirent aussitôt : « Vaièlekh« , et il partit.

Comment se fait-il qu’une divinité nomade, qui avait pour sanctuaire une tente et voyageait en bédouine à travers les déserts, ait fini enfermée dans des églises, des mosquées, des synagogues, dans les clôtures des religions? Là où cesse le chemin, sa sainte dérive, commencent les remparts. La dure leçon des Temples détruits à Jérusalem n’a servi à rien. Les monothéismes se sont consacrés à la destruction et à la fortification.

On ne loue pas aux Napolitains

L’espèce humaine est étrangère sur la face du monde. « Parce que mienne est la terre et étrangers et résidents vous êtes chez moi » (Lévitique/Vaykra, 25:23). Être étranger est la condition de départ, la préface sans laquelle il est facile de s’enivrer, de se croire propriétaires du sol, de l’air, de l’eau et du feu, de se répartir en un petit nombre les parts illégales d’une copropriété mondiale.

Perte et profit

D’une poésie d’Eliot :

Phlébas le Phénicien, mort depuis quinze jours,

Oublia le ressac et le cri des mouettes

Et le profit et la perte.

En montagne, il arrive le contraire, perte et profit, réussite et défaite ne s’oublient pas et forment un couple stable au point de coïncider.


Le long des pentes qui conduisent aux sommets gigantesques de la planète, on croise les corps gelés des alpinistes morts de tempête, d’œdème, de privations. Ils servent de signalisation à celui qui passe à côté, complétant un paragraphe de sa propre biographie. L’alpinisme est une vérité claquée au nez.


Je pratique l’escalade et je sais qu’un sommet atteint exauce un désir autant qu’il l’épuise. Tandis qu’il le porte à son comble, il le vide aussi. Le profit et la perte coïncident. C’est ce qui arrive aussi avec les livres et avec tant d’autres histoires. Il reste la cendre résiduelle d’une lecture, d’un désir, engrais du suivant.

A écouter aussi Erri De Luca, deuxième partie de l’émission :

https://www.rtbf.be/auvio/detail_entrez-sans-frapper?id=2457611&jwsource=cl


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