Lettres aux derniers lettrés – Kenneth White

Je commençais à m’intéresser de plus en plus, entre autres, à tout le mouvement du « bas latin » vehiculé par ceux que l’on appelait (disons du IVe au XIVe siècle) les clercs errants et moines voyageurs (vagantes, fugitivi clerici, peregrini monachi) qui allaient de lieu en lieu à travers l’Europe (circumeunt mundum, per diversas provincias, loca commutantes), parfois pour le pur plaisir du voyage, parfois pour jouer à la bohème (Villon les prolonge), mais aussi à la recherche de savoir inédit (solidiorem eruditionem quaerantes). Ce que j’aimais chez ces « erratiques », c’était leur refus de partager le mépris du monde (contemptus mundi) qui était l’apanage du christianisme – ces gens sont résolument, et parfois malgré tout, de CE monde, dont ils aiment les mutations et les mouvances (Montaigne les prolonge aussi). Il faut imaginer l’Archipoète toussant mais aussi dansant sur les routes de Lombardie, et ceux qui fredonnaient pour la première fois les « Carmina Burana » :

Nunquam erit habilis
Qui non est instabilis
Et corde iocundo
Non sit vagus mundo

(Jamais ne sera habilité
À faire partie de notre compagnie
Celui dépourvu de gaieté d’esprit
Et qui n’est prêt à parcourir le monde entier)

Et puis, une nouvelle musique était dans l’air, plus fine à mon oreille que celle qui allait être produite par la lourde Renaissance humaniste. C’est quelque chose que l’on entend dans la « canzon » provençale ou dans le « Minnesang » allemand. Le latin est en train de glisser vers le provençal, le français et l’italien : « Se nuls me dit : « Guarniers, ou vas ? », tuz li munz es miens envirun ! » Pas de « veni vidi vici » ici, pas d’ « ave Maria », mais la sensation d’un matin de pluie le long de la Seine ou de la Meuse, la vue, à l’automne, de feuilles dans le vent : « folia a vento rapta ». Je vous le demande : est-ce encore du latin ? N’est-ce pas, déjà, l’italien de Dante ?


Quand j’étais enfant, à l’école du dimanche, on nous enseignait que le meilleur livre à lire était la Bible, qu’aucun autre ne pouvait le remplacer, car il avait été inspiré par Dieu. Pendant un certain temps, j’avais pris cette déclaration au pied de la lettre, devenant, en matière d’études bibliques, un érudit en herbe, à tel point que le « minister », comme on appelle le prêtre dans l’église protestante (« protestante » non pas comme on le pense communément, celle qui « proteste », mais celle qui s’en tient aux archives, aux testaments, pro testamento), était persuadé que j’avais une vocation de pasteur.
La transition vers autre chose s’est faite d’abord graduellement, puis subitement. Pendant la phase de transition, j’employais encore un vocabulaire religieux, mais en détournant les termes, en parlant, par exemple, de  » l’église tangante des éléments « , dans un poème intitulé  » Le goéland préchantre » (« préchantre », precentor, étant celui qui entonne le chant). Au début de mon adolescence mégalomane, j’avais même pour ambition d’écrire une « Bible blanche » (les Bibles sont la plupart du temps reliées en noir) qui aurait contenu, par exemple, le Livre de Thoreau, le Livre de Nietzsche, le Livre de Whitman, le Livre de Melville, le Livre de Rimbaud, etc.
(…)
Si j’avais poursuivi mon idée d’une « Bible blanche », j’aurais dû ajouter aux livres mentionnés plus haut le Livre de Nagarjuna, le Livre de Li Po, le Livre de Han Shan, le Livre de Kunlegs, le Livre de Bashô…


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