Le meilleur des mondes – Aldous Huxley

– Mais je n’en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
– En somme, dit Mustafa Menier, vous réclamez le droit d’être malheureux.
– Eh bien, soit, dit le Sauvage d’un ton de défi, je réclame le droit d’être malheureux.


Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma.


— Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.


Il détestait de plus en plus Popé. Un homme peut prodiguer des sourires et n’être qu’un scélérat. Traître, débauché, scélérat sans remords et sans bonté. Que signifiait au juste ces mots? Il ne le savait qu’à moitié. Mais leur magie était puissante et continuait à gronder dans sa tête, et ce fût, sans qu’il sût comment, comme s’il n’avais pas réellement détesté Popé auparavant; comme s’il ne l’avait jamais réellement détesté, parce qu’il n’avait jamais pu dire à quel point il le détestait. Mais maintenant, il possédait ces mots-là, ces mots qui étaient semblables à des tambours, à  des chants et à des formules magiques. Ces mots, et l’histoire étrange, étrange, d’où ils étaient tirés (elle n’avait pour lui ni queue ni tête mais elle était merveilleuse, néanmoins, merveilleuse), ils lui donnaient un motif pour détester Popé; et ils rendirent sa haine plus réelle; ils rendirent Popé lui-même plus réel.


-Bien entendu, acquiesça l’Administrateur. Mais c’est là la rançon dont il nous faut payer la stabilité. Il faut choisir entre le bonheur et ce que l’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. Nous avons à la place les films sentants et l’orgue à parfums.

-Mais ils n’ont aucun sens.

-Ils ont leur sens propre; ils représentent, pour les spectateurs, un tas de sensations agréables.

-Mais ils… ils sont contés par un idiot.

L’Administrateur se mit à rire.

-Vous n’êtes pas fort poli envers votre ami Monsieur Watson. Un de nos Ingénieurs en Émotions les plus distingués…

-Mais il a raison, dit Helmholtz, avec une tristesse sombre. C’est effectivement idiot. Écrire quand il n’y a rien à dire…


-Je me demandais, dit le Sauvage, pourquoi vous les tolérez, à tout prendre, attendu que vous pouvez produire ce que vous voulez dans ces flacons. Pourquoi ne faites-vous pas de chacun un Alpha-Plus-Plus, pendant que vous y êtes?

-Parce que nous n’avons nul désir de nous faire égorger, répondit-il. Nous croyons au bonheur et à la stabilité. Une société composée d’Alphas ne saurait manquer d’être instable et misérable. Imaginez une usine dont tout le personnel serait constitué d’Alphas, c’est-à-dire par des individus distincts, sans relation de parenté, de bonne hérédité et conditionnés pour être capables (dans certaines limites) de faire librement un choix et de prendre des responsabilités. Imaginez cela! répéta-t-il.


Mon cher jeune ami, dit Mustapha Menier, la civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme. Ces choses-là sont des symptômes d’incapacité politique. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque. Il faut que les conditions deviennent foncièrement instables avant qu’une telle occasion puisse se présenter. Là où il y a des guerres, là où il y a des serments de fidélité multiples et divisés, là où il y a des tentations auxquelles on doit résister, des objets d’amour pour lesquels il faut combattre ou qu’il faut défendre, là, manifestement, la noblesse et l’héroïsme ont un sens. Mais il n’y a pas de guerres de nos jours. On prend le plus grand soin de vous empêcher d’aimer exagérément qui que ce soit. Il n’y a rien qui ressemble à un serment de fidélité multiple; vous êtes conditionné de telle sorte que vous ne pouvez vous empêcher de faire ce que vous avez à faire.


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s