La mer des lumières – Kenneth White

Dans un célèbre essai, le Convito, Dante, dont le schéma « enfer, purgatoire, paradis », reste valable en dehors du contexte théologique, déclare qu’un bon livre, un vrai livre, doit se comprendre à quatre niveaux : le sens littéral, où l’on raconte ce qui se passe; un sens social et politique; un sens philosophique; un sens ésotérique, voire initiatique. Étant entendu que ces quatre sens ne se suivent pas séparément, mais s’interpénètrent et se complètent.


En dernier lieu, s’ouvrait en bas l’espace profond de l’océan Indien, dans un silence oraculaire qui planait sur toute son étendue.


Quelque chose, si je puis dire, de plus dionysiaque que dionysien, en pensant à cette figure mythologique grecque, Dionysos, qui a beaucoup plus à voir avec l’Osiris égyptien et le Shiva indien qu’avec le dieu romain du vin, Bacchus, avec lequel on l’associe commodément, alors qu’il est, profondément, l’étranger, le voyageur, beaucoup plus chez lui dans le dur désert et sur les rivages vides que dans les festivals faciles de la beuverie et du bruit, ou dans les orgies de l’imaginaire, ces pauvres ersatz et substituts.


En total contraste avec cela, était la représentation de l’intérieur de l’île : une masse de terre contorsionnée, avec des remparts déchiquetés et de multiples coulées de lave: une confusion de mouvements, toute en ocre, rouge foncé et jaune. Cela ressemblait à un cerveau géant où l’analyse logique, la projection imaginative et la recherche intuitive semblaient s’être donné un rendez-vous synaptique convulsif.


C’était, en raccourci, encore un exemple de la sorte de situation psycho-socio-politico-culturelle que j’avais déjà rencontrée dans d’autres parties du monde.

Je n’avais aucun désir d’y participer.

J’aimais bien Maubert. Un homme intelligent. Mais je le sentais pris dans un traquenard.

Deux jours plus tard, j’ai mis le cap sur une autre île.


Il disait qu’il avait travaillé et fait de son mieux en tant qu' »observateur ambulant », mais qu’il faudrait des académies entières pour traiter convenablement ce qu’il avait en tête. Le projet qu’il avait élaboré en notes fragmentaires, et présenté comme « un brouillard dans lequel [il allait[ entasser sans ordre une infinité d’idées qui se [croiseraient[ peut-être en s’empressant de sortir tumultueusement de [son[ imagination » était moins destiné à des « académies entières » qu’à ce que l’on pourrait concevoir comme une académie de la totalité. Pas une académie ordinaire – mais quelque chose d’extraordinaire, qui rassemblerait les arts et les sciences, et les projetterait dans une nouvelle phase, un nouvel espace de pensée et d’expérience.


Il y a quelque chose dont chaque être, animal ou humain, est en, quête, une quête rarement satisfaite, surtout parmi les humains, et difficile à définir. Parlant des animaux, d’une manière assez lourde, dans son Encyclopédie des sciences philosophiques, Hegel dit ceci : « L’animal possède un mouvement contingent car sa subjectivité se détermine spontanément  à son lieu. » Aristote dit la même chose d’une façon plus ramassée : « Il est manifeste que tous les animaux possèdent un souffle co-naturel et c’est de là qu’ils tiennent leur force. » Jusque-là, nous sommes sur le plan strictement animal. Mais les êtres humains sont plus compliqués, d’où leurs imbécillités et leurs aberrations, et plus complexes, d’où la possibilité d’une unité plus fine, atteinte de temps en temps, sur la base d’une existence vécue pleinement, par des penseurs qui sont aussi poètes. Quand Aristote disait  » praxeôs tinos heneka plèrous » (« Le corps entier est constitué en vue d’un acte complexe »), il était encore en train de parler des animaux, mais j’interprète cet « acte complexe » dans un sens plus que physique. Je l’assimile à ce que le sanskrit appelle la mahamudra, le « grand geste », qui a lieu quand il existe une correspondance entre le corps et le cosmos, entre l’être et le multivers.

L’île Silhouette, telle que je l’ai ressentie, fut une nouvelle confirmation de cette intuition.


« Quand on s’entraîne pour un marathon, on commence tranquillement. Puis on accélère jusqu’à ce que le cœur soit à 250. Puis on ralentit. Et ainsi de suite.  Et puis, graduellement, on espace les ralentissements. On en fait de moins en moins. En enfin, au top de sa condition, on court à grande vitesse sans interruption, à un rythme soutenu. »

Je dis que c’était là la meilleur métaphore que j’aie jamais entendue pour décrire une méthode poétique de haut niveau  et la création au long cours depuis qu’Aristote le Grec avait abordé la question dans le deuxième champ de sa Poïèsis.

« Quelle était son premier champ? demanda Lazare.

-La question de la mimesis, l’imitation. une base dans la réalité.

-Et est-ce qu’il y en avait d’autres?

-Un troisième. Le plus difficile de tous. Cela concerne le possible-impossible, jusqu’où on peut aller, la chose ultime que l’on puisse atteindre.

-Intéressant », dit Lazare.


Au total, il y a neuf chemins principaux sur l’île de Dseroches : Chemin MIlieu, Chemin Bord-Dehors, Chemin Adam, Chemin Madame-Zabre, Chemin Cèdre, Chemin Deux-Locos, Chemin Coco-Versé, Chemin Redoon, Chemin La-Passe.

J’ai fini par les suivre tous.

Et j’ai aussi fait plusieurs fois le tour de l’île, de plage en plage, de baie en baie, de cap en cap.

Mais la plupart du temps j’étais sur les sables vides au-delà de Muraille Bon Dieu, les yeux rivés sur l’immense étendue bleu-vert de l’océan Indien, et sur la blancheur étincelante des rouleaux qui s’écrasaient en écume sur les rochers ardents.

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