Ton histoire Mon histoire – Connie Palmen

Je crois en quelque chose qui serait notre être véritable et je sais combien il est rare de l’entendre s’exprimer, de le voir débarrassé de son enveloppe de fausseté, de futilité, de cette personnalité en trompe-l’œil que nous présentons aux autres afin de les séduire, de les mystifier. Plus le Soi est dangereux, plus les masques son raffinés. Plus cuisant est le venin que nous aimerions cracher sur l’autre – pour le paralyser, le détruire -, plus doux le nectar qui le poussera à venir vers nous, à se complaire en notre compagnie, à nous aimer.


Derrière une façade de gaieté exubérante se cachait un petit lièvre farouche, une âme délicate, une enfant pétrie d’angoisses, de cauchemars d’amputations, d’enfermements, d’électrocutions. Et moi – le chaman amoureux – qui adorais la jeune fille meurtrie, vulnérable, son être véritable, je voulais faire ce que l’amour commande à l’amant : être le tendre iconoclaste de ses faux-semblants. Parce que je l’aimais, je me devais de briser le cocon de simulacres qui enveloppait la femme et l’écrivain et l’amener à faire entendre sa propre voix. sa voix angoissée, sa voix furibonde, dolente quand elle débitait futilités, sourde pour humilier ou blesser, sa voix interdite de divinité vengeresse et rageuse qui lançait des anathèmes à tous ceux qui la blessaient. sa langue de pierre, il fallait qu’elle apprenne à danser au rythme de son âme, une âme noire qui – à juste titre – la terrorisait. C’était à moi de la ressusciter de cette mort.

Je ne voyais pas alors qu’en la libérant, je me libérais de moi-même.

Sa folie est ma folie.


Les jours et les nombres, les étoiles et les planètes, et mes amis aussi m’alertaient, mais mon bonheur ressemblait au bonheur de mon enfance, quand je m’enfonçais dans la nature avec mon frère, de dix ans mon aîné, que nous pêchions ou chassions le gibier des journées entières, que le soir nous restions assis côte à côte, silencieux devant un feu de camp, ou que j’écoutais des histoires d’Indiens ou de fantômes, me sentant si proche de l’autre que j’ai toujours recherché, plus tard, une alliance gémellaire qui ressemblait à celle-ci, un bonheur si fort qu’il pourrait me dissoudre et me faire disparaître. La femme qui s’approcherait de l’enfant fixant la surface de l’eau près de son frère au bord de la rivière, qui lui prendrait la main et le ramènerait vers ce paradis, celle-là serait la mienne.

C’était elle.

     

Ce qu’elle avait vécu durant sa descente dans l’inconnu et sa course sur un cheval emballé, c’était l’euphorie du lâcher-prise, la soumission entière à son être authentique, le seul capable d’aimer sans se haïr d’aimer. Elle était prisonnière d’un amour embarbouillé de gratitude – ce piège répugnant de la charité – et pensait ne pouvoir aimer vraiment que dans la démesure, en chute libre, libérée des rênes que des gens bien intentionnés tenaient à sa place.

   

L’amour débordant qu’elle avait déclenché en moi me rappelait le petit garçon qui ramenait des bois des oiseaux morts blessés et fourrait des morceaux de pain imbibés de lait dans leurs becs insatiables jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau capables de voler de leurs propres ailes.

  

Comme nous apprenions encore à nous connaître, je n’ai pas tout de suite remarqué cette récurrence, que c’était toujours une femme, jamais un homme qui réveillait ses angoisses les plus primitives. L’homme était pour elle une source de désir – désir d’amour ou d’anéantissement – mais c’était une femme qui apportait la mort.

  

Sa colère – une rage rebelle et saine – éclatait quand sa vie semblait lui échapper, quand elle la sentait confisquée par une mère ambitieuse ou par ces femmes qu’on disait sages au vu de leur expérience de vie  et d’un talent littéraire supposé, qui la talonnaient constamment de leurs conseils racornis, et quand elle voyait qu’en plus, elle devait montrer de la reconnaissance pour ce vol sournois. Quand elle disait qu’elle avait l’impression d’être une pute, ce n’était pas parce qu’elle avait couché avec plusieurs hommes mais parce qu’elle se vivait comme dépossédée d’elle-même par un matriarcat qui revendiquait sa tutelle, et auquel elle ne pourrait payer sa dette que par une vie de succès. Parfois – quand j’essaie une énième fois de percer le mystère de sa mort – je me dis que ce suicide était l’ultime revendication d’une vie qui lui appartiendrait en propre. L’enfant en colère la réclamait comme un jouet qu’on lui aurait dérobé. Dans son désespoir et sa fureur, elle avait oublié que d’autres étaient attachés à cette vie par de nombreux liens, les enfants, moi.

  

Tout écrivain étroitement dépendant de l’autobiographie réduit son œuvre à un destin individuel et se prive de l’accès à l’universel, au sacré, non seulement au monde où, depuis la nuit des temps, les êtres et les choses sont liés les uns aux autres, mais aussi à la littérature dans laquelle les histoires de nos prédécesseurs  ont donné forme à ce que vivre signifie pour chacun d’entre nous.


Penser est une discipline et cela demande du temps, un temps sacré qui – comme celui des prières monastiques, matines, laudes et vêpres – libère la conscience en la protégeant du pouvoir intrusif du banal. La pensée est un des phénomènes qui m’incitent volontiers à la réflexion parce que pour un écrivain, elle est tout à la fois une amie et une ennemie, une nécessité et un obstacle. J’étais – je suis- persuadé que penser est quelque chose qui s’apprend et – comme elle s’inquiétait de ne pas savoir comment réfléchir à une nouvelle, un roman ou un poème – je me suis fait son acolyte pour la seconder, lui apprendre à prier, à entrer dans un état de demi-transe où la pensée artificielle, abstraite, s’efface devant la pensée créatrice, poétique, pour laquelle il faut descendre au fonde de soi, dans ses souvenirs secrets, conservés parce que l’événement qu’ils retracent contient une vérité cachée qui cherche coûte que coûte à se manifester à contre-courant. Plus on descend profondément en soi, plus on approche de la source de l’humain universel et sacré, libéré d’une conscience limitée au biographique. L’homme est un être rationnel mais c’est aussi un animal équipé d’une intelligence purement intuitive, un spermatozoïde égoïste en quête d’un ovule, du totalement autre dans lequel le Soi peut s’immoler en fusionnant avec lui pour donner naissance à quelque chose de nouveau, l’essence de toute création. Analyser sa vie intérieure sans tenir compte de ses origines, de son patrimoine animal, c’est stérile, artificiel, abstrait. Il faut oser faire le pas, lâcher les amarres pour atteindre son être authentique. On reconnaît l’originalité d’un écrivain au courage avec lequel il a osé sauter dans l’abîme.  Et à la profondeur de l’abîme.

 

Plus l’écrivain laisse le monde extérieur pénétrer dans l’intimité de son existence, plus son Moi véritable est exposé  au risque de corruption et finalement, de destruction. Mais les exigences, les obligations et les tentations de la vie sociale ne sont rien comparées aux menaces de l’intérieur, ces forces obscures qui visent à détruire ce qu’il y a de sacré en nous.

  

Une vapeur bleu foncé suintait de la terre et se déployait lentement comme un gigantesque serpent qui, semblait-il, nous scrutait. Nous n’osions pas bouger et nous chuchotions, espérant ainsi tenir le monstre à distance et j’ai demandé qu’elle était cette chose. Elle a dit – comme si c’était une évidence – que c’était le mal.

  

Il me revenait souvent à l’esprit que dans les dernières semaines de sa vie – dans l’excitation d’avoir trouvé son Moi poétique – elle m’avait dit que c’était Dieu qui parlait à travers elle et que, de frayeur, j’avais posé une main sur sa bouche, comme pour rendre les mots blasphématoires au silence. Car le destin des porte-parole de Dieu est, lui aussi, fixé : c’est le sort immuable, réitéré de siècle en siècle des saint du désert, croisés, djihadistes, prophètes et sorcières, martyrs de la foi qui – profondément convaincus de leur mission – finissent en bienheureux sur le bûcher ou sur la croix.


Et d’autres liens vers Sylvia Plath & Ted Hughes

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