Les vents de Vancouver – Kenneth White

couv_livre_2949(…) Vancouver (George Vancouver, explorateur de la côte ouest, vers 1791) vint en contact avec les Tlingits : « Une fumée avait été observée parmi les arbres du rivage oriental, mais nous ne vîmes aucun signe d’habitations. Ces gens s’approchèrent de nous sans aucune hésitation, et leur attitude exprimait un degré de sauvage férocité qui surpassait infiniment tout ce que j’avais pu observer chez les différentes tribus que j’avais rencontrées. Beaucoup de ceux que nous avions vus auparavant avaient le visage peint de diverses manières, mais ceux-ci s’étaient arrangés pour disposer le rouge, le blanc et le noir de façon à rendre leur laideur naturelle encore plus horriblement hideuse. » Il y avait l’apparence physique, il y avait l’attitude hostile évidente, et il y avait un élément dans les pratiques des Tlingits que Vancouver n’avait jamais vu nulle part ailleurs : la présence à la proue de nombreux canots, d’une vieille femme « à l’aspect buté, acariâtre », qui non seulement manœuvrait le bateau, mais excitait les guerriers. C’est à l’instigation d’une telle virago que les hommes du premier canot préparèrent leurs arcs et leurs flèches, disposèrent leurs lances à portée de main, tandis que le chef « mettait un masque qui ressemblait à une tête de loup ». Quand un contact plus étroit fut établi, ils gardèrent leurs couteaux pendus à leurs poignets. La tension engendrée aurait pu évoluer en conflit ouvert et sanglant. Mais même ici, une sorte d’apaisement et de réconciliation se produisit, et place fut faite aux formalités cérémonielles habituelles, avec les chants et les discours. La dernière scène de l’incident sur ces eaux blêmes entourées de la forêt boréale est celle d’un homme (un chaman?) qui faisait un discours en tenant dans une main un oiseau marin auquel il arrachait des plumes, pour, à la fin de certaines phrases, souffler dessus afin de les éparpiller dans l’air.

Qui était capable de capter un tel message?


Le soir, toujours consciencieux, je suis allé à un meeting, le Forum du Futur, où j’ai assisté à une conférence d’un certain Patrick Blue Cloud Murray, un Mohawk de la réserve des Six nations de la rivière Grand :

« Nous devons essayer de penser l’avenir. Afin de laisser un héritage aux générations futures, à ceux qui en sont pas encore nés, notre famille. Nous voulons leur montrer que nous avons pris un engagement envers l’environnement, envers notre terre. Nous nous sommes battus pour elle. C’est cela qui nous a amenés ici. (…) Ce que nous disons, c’est : halte au développement, halte à la pollution des rivières, halte à l’empoisonnement. Nous voulons que le gouvernement respecte les traités, honore nos chefs et surtout qu’ils honorent nos mères de clans. (…) Notre respectabilité ici est de sauvegarder la terre. C’est notre Terre-Mère, c’est de là que nous venons, c’est notre culture. Nous sommes les gardiens de la terre. Nous demandons que la Terre-Mère soit honorée, que les peuples autochtones soient honorés, que nos luttes, notre engagement envers la Terre-Mère soient honorés. la Terre-Mère est blessée, elle ne peut plus être comme avant. Observez le climat, et vous verrez que l’univers parle au nom des peuples autochtones. (…) Les Canadiens pourraient être les moteurs du mouvement environnemental, mais cela ne se produit pas parce que les gens d’ici n’écoutent pas les peuples autochtones. Nous sommes le cœur vivant de environnement. (…) Il existe une sagesse différente de celle des Blancs. Nous sommes chrétiens, mais nous gardons nos traditions. Notre art est l’émanation de notre spiritualité. Même après l’attaque perpétrée par une autre culture, notre spiritualité et nos croyances restent vivantes. (…) Notre culture est toujours là, et nous l’enrichissons, nous la fortifions. Le monde magique est de retour! Nous vous accueillons dans le Surnaturel! Retour au Mythe! Battez le tambour, vivez le rêve! Suivez la route qui vous réconforte le cœur! »

J’éprouvais beaucoup de sympathie pour cela. Mais en même temps je ne pouvais pas l’avaler. C’était un horrible mélange à l’américaine de sentimentalité, de ferveur religieuse, d’idéologie identitaire et de méli-mélo mythologique.

Même les meilleures de ces intentions – politiques, écologiques, culturelles – n’ont tout simplement pas la pensée et le langage adéquat.

La vraie voie, si tant est qu’il y en ait une, c’est ailleurs qu’il faut la chercher.


Une nuit, alors qu’un vent de pluie soufflait, il grimpa en catimini au sommet de la colline qui s’élevait derrière le village pour « voir comment les arbres de l’Alaska se comportent dans la tempête et écouter leurs champs ».


Si, en cette fin d’octobre, la baie était « sombre et morne » (une condition qui n’aténuait en aucune manière l’exaltation de Muir), elle pouvait aussi s’éclairer soudainement et présenter tous les tons de bleus, allant d’une limpidité pâle et chatoyante à une intensité presque criarde. Et une fois, à l’aube, dans un silence profond et immense, rendu encore plus impressionnant par le tonnerre des blocs de glace qui se détachaient par moments du front des glaciers, il vit une étrange lumière cramoisie, surnaturelle, qui devint rouge, puis rose, éclairant les plus hauts sommets de la chaîne, comme si elle sortait de l’intérieur même des montagnes, comme si la matière elle-même était devenue lumière. Pour Muir, l’expérience de Glacier Bay était une fenêtre sur le matin de la création, c’était un monde en gestation (« car le monde, bien que fait, est encore en train de se faire »), un paysage suivant l’autre « dans un rythme et une beauté infinis ».


Là était affiché ce message en tlingit :

« C’est une bonne chose que vous soyez venu marcher sur la terre de nos ancêtre. (…) Notre culture émane de la terre, et notre langue est enracinée dans son sol. Préservez la terre et respectez toutes choses, car la terre pour nous est sacrée. C’est un fait. Il en est ainsi depuis longtemps et il en sera ainsi à l’avenir. Merci. »

C’était infiniment plus sobre, moins enflé, que ce j’avais entendu à Vancouver au festival des Premières Nations.

Tandis que je marchais là-haut, je pensais au paysage tel qu’il était avant l’époque de la ruée vers l’or, et à tout ce que cette époque inaugurait : la Gilded Age (la « période dorée » des États-Unis), un capitalisme effréné, un monde diminué.

Elle était là, devant moi, cette immense étendue de nature sauvage, de paysage boréal – un plateau rocheux, des buissons rabougris, des pins tordus par le vent, une terre rouge, ferrugineuse, des étangs glacés, des marais tourbeux, des montagnes d’un bleu fantomatique.

Autrefois foisonnant de caribous, d’ours, d’orignaux et de loups.

La plupart disparus, et d’autres en train de disparaître.

Mais encore la voie des cincles plongeurs, des cygnes siffleurs et des faucons pérégrins, la grande route migratoire connue sous le nom de Pacific Flyway.


Au-delà de tous les artefacts (et de tout l' »art » qui serait produit plus tard) ce que ces hommes cherchaient, c’était l’expérience d’une certaine dimension de l’esprit. Le chaman était celui qui perpétuait cette expérience, et c’était lui qui élaborait les motifs et les faisait ensuite sculpter ou peindre par un artisan qui avait l’habileté, mais pas nécessairement le concept. Il lui fallait aussi s’assurer que les « esprits » représentés par les masques ne se sentent pas offensés d’être ainsi imités. Ce qui explique pourquoi, à la fin des cérémonies, les masques étaient détruits ou pendus dans les arbres à l’arrière du village – et c’est là que les missionnaires et les ethnographes les récupéraient.


Le lendemain matin, j’ai pris le canot et suis parti explorer la baie.

Le soleil voilé de brume. Le bleu limpide de l’eau. Le beau plumage bigarré d’un arlequin plongeur (bleu, noir, blanc, rouge brun). Des anémones jaunes sur un rocher. Des lichens dorés. Un ruisseau à saumons qui serpente et ondule entre les herbes, la boue et le gravier. Un vol de sternes arctiques. Le chant haut perché du bruant des prés. Un hibou des marais assis sur une branche de peuplier d’Amérique, un œil fermé. Puis, au sommet d’un petit promontoire, un ours à la fourrure fauve qui se régalait d’un céleri sauvage, l’image même de la sérénité et de la satisfaction.

Comme je passais à côté d’un bosquet d’aulnes, un froissement attira mon attention, juste un léger bruissement, rien qui ressemblât à un déplacement d’ours. Je me suis arrêté et j’ai regardé dans le massif. Rien. Puis, alors que je retournais vers le sentier, je l’ai vu, à quelques pas de moi, un carcajou, à la longue fourrure brune, dense, luisante, striée de jaune sur les flancs.

Le carcajou, gulo borealis. Le plus insaisisable de tous les animaux. Une créature solitaire la plus grande partie de l’année, qu’on ne remarque que dans les lieux les plus reculés. D’une endurance physique à toute épreuve. Qui peut parcourir soixante kilomètres par jour à la recherche de nourriture,et souvent s’en passe. Qui se sent chez lui dans un secteur de cinq cent kilomètres carrés. Et dans un piège, préférera se couper une patte et partir mourir ailleurs plutôt que de rester captif.

Le carcajou me regarda, droit dans les yeux, farouche, silencieux, et bondit dans le fourré.

A bord, ce soir-là, j’ai parlé de la ma rencontre :

 » Incroyable, dit Mike, le seule chose qui peut surpasser ça, c’est de rencontrer Bigfoot. »

Pour ma part, je préférais de loin un carcajou vivant à n’importe quel Bigfoot légendaire, cela va sans dire.

Nous sommes restés encore un jour à Kukak, juste afin d’être sûrs que le gros temps était passé, puis sommes retournés à Hallo, pour rôder encore un moment dans ce petit paradis précaire.

C’est sur la plage de Hallo, pas loin d’un ours se régalant de palourdes, que j’ai écrit sur la glaise glaciaire, de ma plus belle écriture, juste avant que la mer remonte, ces lignes comme une sorte d’épitaphe :

La route que j’ai prise

la mer quelque part

un banc de sable.

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