Enfance d’un chaman – Anne Sibran

A13909Combien existe-t-il encore de peuples qui osent aujourd’hui s’adresser à une plante à voix haute? Tu réveilles une mémoire ancienne, ranimes dans la parole ce mélange de prière et de magie, caché dans les ourlets de la langue, à ses zones de lisière. Cette force d’incantation, ce souffle d’inattendus. Ce désir immodéré d’être entendu par les arbres et les pierres. De revenir au monde. De l’honorer.


Je ne t’ai pas encore dit combien nos mots à nous, couchés, enfermés dans les livres, me semblent moins vivants que les tiens. A t’écouter chanter, j’ai compris l’autre soir que ma langue n’avait plus la simplicité de parler avec le monde à voix haute. Même quand tu te tais, il y autour de toi ce grésillement de contact, d’une mutuelle attention.


Toutes ces nuits, devant le feu, à souffler le tabac jusqu’à l’aube, les lèvres pressées contre un ventre, à aspirer le fiel, la jalousie, ces méchancetés puissantes cachées dans les tumeurs, l’avaient peu à peu alourdi. Des miasmes, des épines ou des glaires qu’il recrachait dans les cendres, lui restait une aigreur, la saveur du désenchantement. Au moindre prétexte, il filait dans la jungle. La forêt lui coulait dans le sang. A peine il quittait la clairière qu’il se sentait frémir comme un poisson suffoquant rejeté dans le fleuve, et qui retrouve aussitôt une ondulation et un souffle.


Le monde est rempli d’œufs écrasés, d’embryons rougeoyants recroquevillés, les ailes nues, sur un trottoir. On ne voit que l’oiseau dans le ciel. On oublie le combat âpre, silencieux, invisible pour porter la promesse. Lui faire traverser les secondes d’abord, puis les jours et les nuits. Car tout veut le don. Il est plus facile de prendre à l’autre ce que l’on voit grandir en lui que de le chercher soi-même.


Avant de naître tu t’élances, petite âme lumineuse, entrée dans le corps d’un oiseau. Tu survoles la forêt.


Le premier de tous les chants est ce dialogue qui tisse la voix de l’homme avec celle de la terre. Il contient à al fois l’élan et la réponse, la joie de la promesse et le monde en écho. Ce corridor entre deux vies s’appelle aussi le chant des limbes…


Cette acoustique singulière, cette luisance mystérieuse sur le dos des rochers n’existent pas partout avec la même intensité dans la forêt, mais seulement dans certains endroits, où l’homme n’aura plus le droit de pénétrer par la suite. Ce sont les portes, ces passerelles entre les mondes, où habitent les esprits.

Il n’y a que dans ce temps d’avant la vie que vous pouvez plonger dans ces endroits sans vous dissoudre.

Tu m’as souvent parlé de ce sortilège, de cet enivrement qui prenaient les chasseurs quand ils allaient trop loin. S’ils s’asseyaient au pied d’un cèdre, de cet arbre si gigantesque qui garde ces lieux sacrés, leur corps s’amollissait soudain, il se mettait à fondre, à couler de partout, à entrer dans le tronc.


(union de Fuluku, mère des hommes, avec l’homme-lune)

Savent-ils seulement que leur amour clandestin est en train de faire germer le monde? Enfouie dans cette pénombre indécise, la terre dormait depuis toujours, sans émois ni palpitations. Il fallait cette première attraction, le fluide infime de cette passion sans témoins pour initier cette chaîne de réactions d’où surgiraient tous les désordres.


(ton père) n’a jamais réussi à surprendre ta mère en plein chant. Les femmes ont l’instinct du secret, elles savent sentir un regard les piquer de très loin.


La qualité de silence d’un homme présage souvent de la profondeur de sa parole. Et je sais que pour toi le mot est précieux. Tu parles avec parcimonie et seulement à certaines heures. Toujours en dehors de la lumière, de la routine de tes journées.

La certitude qu’à chaque instant tout écoute donne à tes mots une autre portée. Ce qui explique sûrement ce suspend, chaque fois que tu vas te mettre à parler, cette façon de dresser l’oreille vers les arbres, de veiller à ne jamais couper la parole à la forêt.


– Nos ancêtres s’étaient cachés dans les champignons, pendant le temps de la « grande mort ». Mais je crois que nous partirons habiter dans les pierres.


Par-delà le goudron des routes, les arbres coupés, une forêt morte est une forêt sans échos, sans profondeur. A qui il n’est plus nécessaire d’aller demander la moindre autorisation car il n’y a plus personne pour répondre.

Ce que dans notre jargon de l’autre monde nous appelons la « biodiversité » est pour toi un foisonnement de paroles. Certes, la rivière coule, l’eau semble claire parfois. Mais elle a cessé de parler. Elle a perdu son enfance, cette joie que tu prends tant de bonheur à surprendre au bord des ruisseaux. Quelque chose d’indicible a cessé de vibrer. « L’âme du lieu » est morte ou bien elle s’est enfuie.

Le guérisseur est le gardien de l’intact. Il en connaît les sons, les tessitures, il en distingue les visages, les coutumes, les abris. Il est surtout le traducteur de ces paroles insoupçonnées.

En tuant l’interprète, on fait de la nature une langue morte.


L’initiation est cette question entière, ce corps offert à la vie dans sa tendreté absolue. Nul ne sait pourquoi la vie prend, ou pourquoi elle rejette. L’important est ce dialogue, quoi qu’il advienne. La possibilité que la question puisse s’aventurer aussi loin.


Tu vis dans ce temps d’avant l’épine. Pour cette tendreté extrême vous avez le mot « llullu » qui désigne à la fois la sève sucrée et le tout jeune enfant.

La force de l’homme s’invente, se fomente dans ce temps de llullu. Aux goulées d’un lait tiède, giclé dans la gorge au moindre désir; à ce corps de femme posé partout comme une membrane entre toi et le monde, chassant l’insecte, mâchonnant, suçant ou goûtant pour ta bouche. sans cesse tâtant le dehors avant de t’y poser. Et sur son dos, encore, l’absolue protection d’une épaule pour découvrir un visage. Tandis que tu marches sans effort, suis chacun de ses gestes, d’une curiosité distraite et féroce.

Rien n’est coupé, rien n’est tranché encore entre toi et le monde. Sorti du premier ventre, tu découvres l’enclos plus vaste d’un village absolument voué à toi. La force de l’homme prend sa source dans cette confiance éperdue pour tout ce qui l’entoure.


Le désespoir, la peur extrême dépouillent du don aussitôt. Il sort par la voix, par le souffle, par le regard aussi parfois. C’est pourquoi l’apprenti chaman doit être protégé sans cesse, contenu par les autres, entouré d’attentions.

« Si j’ai gardé mon pouvoir cette nuit-là, j’ai aussi gardé le cri. Et comme il n’est jamais sorti, je l’entends aujourd’hui  encore qui vibre dans mon sang. Parfois j’en ai les os qui pleurent. »


Ma grosse louve,

Walanga,

ma louve des ravins,

ma louve des ruisseaux,

ma louve d’eau.

Donne-moi le chant,

qui coule entre les mondes,

qui chasse le mal comme un poisson.

Je plonge après toi,

Walanga,

dans le corps du malade,

je nage dans son sang.

Comme les poissons,

je chasse les ombres

et les chagrins

que les diables y ont mis.


Comme un chef d’orchestre, le chaman a l’oreille absolue tournée vers les sons du vivant. Il connaît non seulement la partition de chaque instant, le paysage sonore du coin de jungle où il se trouve, mais aussi le registre des musiciens qui l’habitent, fussent-ils bêtes, insectes ou hommes. C’est ce qui permet de sentir l’intrus, ou bien la dissonance.

J’ignorais avant de te connaître que le guérisseur est le plus grand naturaliste du village, un spectateur énamouré du vivant. Chez vous un visionnaire est d’abord, au sens littéral, quelqu’un qui sait regarder.

Peut-être est-ce la force de cet ancrage qui lui permet de passer dans d’autres mondes? Je me demande parfois si l’invisible n’est pas au fond que de l’inaperçu…


-oh, me diras-tu, avec cette voix tendre que tu prends chaque fois que tu évoques ces rencontres d’entre les mondes, l’homme ne vit que pour ces instants, quand il s’ajuste, lâché comme la flèche. Les moments où ça répond.


Qu’est-ce qui se passe entre toi et la biche, que tu garderas, comme tu l’as dit l’autre jour, « pour le restant de ta vie »? Avant ce sang où tu vas bientôt tremper tes lèvres : de quelle nature est ce partage, quand, dressés face à face, vos prunelles se rencontrent au dernier souffle de la bête, et dans le sifflement, déjà, de la flèche décochée?

Je ne t’ai pas posé la question. A tant te côtoyer j’ai fini par comprendre que tu n’aurais rien répondu, avec cette façon de ne pas sembler m’entendre, laissant mes mots se perdre, se dissoudre, comme s’ils n’avaient pas été dits.

Le regard de la biche rouge est de ces sanctuaires où la parole n’entre pas. La rencontre qui s’y joue est si ancienne. Peut-être remonte-t-elle au temps où les mots n’étaient pas encore nés…


Mais il n’y a rien qui puisse s’attraper avec les mots, parce que le mot tue la force. L’essentiel doit être tu. Je ne dis que ce qu’il est possible d’entendre. Le reste, bien sûr, je le tais.

Mais pour savoir ça , ma fille, il faut entrer dans l’expérience. Les mots font l’homme à la ville. Là-bas, avec les mots il peut se croire quelque chose. Ici, dans la forêt, les mots le défont!


Chez vous, « puissant » est un mot dangereux parce qu’il excite à la fois la convoitise et la peur. La jalousie des sorciers et la rancune de ceux qui veulent trouver derrière leurs malheurs le nom d’un coupable.


Une nuit, dans un rêve, tu aperçois un vieillard accroupi au bord de l’eau, le corps couverts de cicatrices. Son crâne est dégarni, ses mains tremblent légèrement. en se rhabillant, il passe une robe d’un bleu sombre, posant sur sa tête une couronne de plumes sales et cassées…

Tu viens de reconnaître le grand Amazanga. L’esprit de la forêt t’a vu aussi sans doute, qui lève vers toi un regard dévasté.


Passé minuit, quand il n’y a plus de voitures, les réverbères grésillent, rongés par l’humidité. Sous les fondations précaires des maisons de bois et de tôle, la terre frémit, qui se souvient du frétillement des racines, des troupeaux de sangliers sauvages qui la fouissaient, réveillant ses odeurs et toutes ces éclosions secrètes qui feraient la joie des matins.


Les villes marchent nues, me disais-tu, on sent leurs sexes, leurs déjections, on sait ce qu’elles ont mangé et parfois on les entend dormir. Les murs ne cachent rien.


Aujourd’hui encore, tu t’étonnes de la sollicitude des hommes. Mais je sais pourquoi : cette transparence absolue dans tes gestes, dans tes mots. On ne t’approche que pour se nourrir, même lorsqu’on te donne quelque chose. On respire mieux à côté de toi.


« On a mis le cordon, car les livres sont malades, me chuchote le vieux moine en enfilant des gants blancs. Une maladie mystérieuse qui les déforme, boit l’encre des lignes… On envoyé des prélèvements un peu partout dans le monde, et pour l’instant on n’a pas trouvé de remède. regardez… »

Il ouvre alors un carton. L’odeur poivrée, ce remugle d’épaufrures et de poissons séchés, me prend à la gorge tandis que ses mains gantées attrapent délicatement quelque chose de verdâtre, de boursouflé et de tordu qui ne ressemble plus à rien. Fondus les uns aux autres, plusieurs livres semblent agglomérés dans une métamorphose étrange, qui les retourne, les disloque. La peau des couvertures (« de la brebis », me dit le vieil homme d’une voix étouffée) semble avoir retrouvé sa musculature et son mouvement, tandis que les pages sont collées dans l’épaisseur d’une sève.

Les mots sont partis. Il n’en reste même plus la trace.

Précautionneusement, le vieux moine dépose devant moi plusieurs de ces mutants. J’ai l’impression de voir courir des bêtes saisies dans un moment de leur fuite, au pic d’un mouvement, d’une crispation, où le frémissement couve encore. Un bruissement léger court sur les rayonnages comme une nostalgie de feuillage. Aux nœuds vermoulus des étagères pointent déjà quelques bourgeons.

Combien de temps encore avant l’ombrée, le foisonnement de lianes, de fougères arborescentes sur un parquet bosselé par la pression des racines, parcouru de chenilles, de lézards, de serpents? Combien de temps? Car, perçant sous les ferrures, aux commissures des reliures, sur les tranches, les charnières, partout entre les nerfs : l’élan d’une forêt.

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