Borderland ou la mouvance des marges – Kenneth White

45161_1C’est que la littérature n’est pas un lit où l’on se couche, c’est un terrain de décollage, et la pensée vive non seulement suit souvent une logique non-linéaire, mais parfois bondit hors de la page.

(…)

La vie profonde, la pensée vive, ainsi que le grand art se sont de tout temps développés dans les marges : marges du dehors, marges du dedans. Non pour se « marginaliser » (c’est se définir par rapport au régime établi), mais afin de rester plus tourné vers le large, plus ouvert au multivers, plus attentifs aux éléments que les centres, où l’on n’entend plus que du bavardage, des banalités et de la mauvaise rhétorique.

(…)

Un « borderland » est un pays frontalier, un territoire des limites. C’est aussi un champ d’énergie où plusieurs forces se rencontrent. Quand on vit dans un champ d’énergie, la notion d’identité, dont on fait tant cas dans le désarroi actuel, est superfétatoire.

(…)

J’ai parlé plus haut de « littérature » (selon ma conception). Mais aujourd’hui le terme de « littérature » est tellement galvaudé, tellement dégradé, que je préfère l’éviter. Je dis donc d’emblée, dès mon prologue, que ce livre n’appartient pas à la « littérature » mais à la topologie. C’est, disons, une topologie combinatoire.


… le Caucase est le plus grand borderland de l’Europe.

C’est dans le Caucase, on s’en souviendra, que Prométhée a été enchaîné, et c’est également dans le Caucase que l’arche de Noé a fini par accoster.


Les lecteurs lettrés (nous sommes encore quelques-uns de par le monde) se rappelleront les propos de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles, concernant la nécessité, à une époque de délabrement total, de créer des monastères d’un nouveau type, où se poursuivrait une expérience fondamentale, éventuellement fondatrice.

(…)

Quant au mot « fou », si je l’emploie dans le sens habituel de hors cadre et hors règle, il évoque aussi, pour moi, ces magnifiques oiseaux de mer qui savent plonger profond et voler haut.

Plonger profond et voler haut, voilà le propos.


L’esprit qui s’aventure dans ces territoire (l’Hadès) découvre des trésors de vie inouïs.


La muse, c’est tout ce qui anime et exalte l’esprit, en l’élevant au-dessus des soucis quotidiens et du conformisme engourdissant. C’est tout ce qui nourrit le désir profond de chacun, de chacune – et qui souvent se perd parmi la prolifération de détails usants. C’est tout ce qui sort l’être de la fragmentation, de la division. A l’origine, les muses accompagnaient dans la montagne Pan, le dieu du Tout – elles invitaient à entrer dans la vie « panique », la vie de la totalité.

Voilà la fonction profonde d’un musée.


Pour moi, le noir représente un certain humour, et le blanc, une faculté de vision.


On ne dira jamais assez l’attrait qu’exerce sur certains esprits à la fois extrêmes, clairvoyants et raffinés, la zone blanche de la cartographie mentale…


Ces navigateurs de l’esprit sont peu nombreux. De plus, s’ils ont les pieds sur terre, ils avancent sur des terrains écartés, et, sur le plan intellectuel, ils volent souvent si haut, comme certains oiseaux migrateurs, qu’on ne les voit même pas. Leur domaine est un monde plus grand, plus libre, plus ouvert.


« Au fond de leur âme, la panique. la panique, acquise immémorialement du temps où ces terres se trouvaient au bord d’une mer à laquelle on ne connaissait pas de limite. On n’occupe pas impunément une loge d’avant-scène dans le théâtre du mystère. » (Eugenio d’Ors) (…) A la place de « panique », je dirais un certain pandémonisme (terme dérivé de daimon, au vieux sens grec : puissance de l’esprit).


D’une manière générale, la routine est très mal vue. Elle engourdirait le cerveau, paralyserait la pensée. Comme tous les lieux communs, celui-ci est faux. C’est le contraire qui est vrai. La fonction de la routine, bien comprise, est d’écarter les distractions et d’éviter les petites questions. Emprunter le même chemin tous les jours ne signifie pas ne rien voir, c’est être à l’affût du nouveau sur un fond déjà connu.


On a comparé le cerveau à une caverne. Puis à une usine. Plus récemment, à un ordinateur. Ce n’est rien de tout cela. C’est une masse de matière grise faite de neurones et de synapses qui fonctionne à son plus fort et à son plus fin quand elle est en rapport avec un environnement, quand elle est ouverte aux influences d’un environnement.


Le monde n’a aucun « sens », mais il est là, et il est en mouvement, en flux. En réexaminant le rapport entre le cours des choses et le discours humain, entre le sensible et l’intelligible, entre l’innéité et l’expérience, faisant sa propre auto-analyse, Hume, tel que je le lis (comme souvent, je projette aussi peut-être un peu…), aborde un nouveau territoire de l’intelligence, découvre un terrain radicalement neuf, propose presque en chuchotant une mutation de l’humanité. Exilé de l’idéal et de l’identité, au-delà des prescriptions et des inscriptions, sans se contenter de la description, il évolue, seul, dans un vide éveillé.


Pour désigner quelqu’un qui a une conception étriquée des choses et une intelligence bornée, une des langues caucasiennes dit : « Il n’est pas lointain ». Je suis lointain, très lointain. Je suis si lointain que je suis pratiquement invisible.


Fou, Urquhart? Peut-être. Mais c’est vite dit. Il y avait dans cet être singulier toute une pluralité, qui n’est sans doute jamais parvenue à une cohérence.


Revenons au territoire, pour le connaître, pour l’habiter profondément.

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