Sexus – Henry Miller

Le meilleur de l’art d’écrire, ce n’est pas le mal réel que l’on se donne pour accoler le mot au mot, pour entasser brique sur brique; ce sont les préliminaires, le travail à la bêche que l’on fait en silence en toutes circonstances, que ce soit dans le rêve ou à l’état de veille. Bref, la période de gestation. Personne n’a jamais réussi à jeter sur le papier ce qu’il avait primitivement l’intention de dire : la création originale, qui est continue, que l’on écrive ou non, participe du flux élémentaire : elle s’inscrit dans toutes les dimensions, de toutes formes, de toutes durées. Dans cet état préliminaire, qui est création et non naissance, les éléments qui sont appelés à disparaître ne sont pas détruits pour autant; un principe qui se trouvait déjà être présent, marqué du sceau de l’impérissable, par exemple la mémoire, la matière, Dieu, surgit à l’appel et l’être s’y précipite comme le fétu de paille dans le torrent.


Il ne se passe pas de jours que nous ne menions à l’abattoir les plus purs de nos élans. C’est pourquoi nous éprouvons une telle souffrance au cœur quand, lisant telles phrases jaillies de la main d’un maître, nous les reconnaissons pour nôtres, nous y reconnaissons les tendres pousses dont nous avons étouffé la croissance par manque de foi dans notre propre force, dans nos propres critères de vérité et de beauté.


Quand on essaie de dépasser dans l’acte les forces que l’on sait avoir, il est vain de chercher l’approbation de l’amitié. L’amitié est bonne pour les jours de défaite – telle est mon moins mon expérience. Car alors, ou elle fait amèrement défaut, ou elle se surpasse. Il n’est pas de lien plus grand que la souffrance – la souffrance ou l’infortune. Mais quand on en est à tâter sa force, à essayer de faire du neuf, l’ami le meilleur a tôt fait de se changer en traître. Rien que dans sa façon de vous souhaiter bonne chance, quand il vous voit vous embarquer dans vos chimères, il y a de quoi vous décourager. Il ne croit en vous que dans la mesure où il vous connait; le fait que vous puissiez être plus grand qu’il ne semble, le déconcerte; car l’amitié a pour fondement la réciprocité. S’embarquer dans une grande aventure signifie rompre tous les liens. On peut dire que c’est une loi.


Mon grand désir secret, c’était de me dégager du réseau de cette multitude d’existences qui avaient fini par former la trame embrouillée de ma propre vie et par forcer ma destinée à participer à la leur. Pour me libérer de cette accumulation d’expériences qui n’étaient miennes qu’à force d’inertie, il fallait fournir un effort violent. De temps en temps je tirais sur la longe et tentais de rompre les mailles, mais ce n’était que pour m’emmêler un peu plus. Il semblait que ma délivrance dût entraîner nécessairement douleur, souffrance, destruction peut-être, pour ceux que ma force d’attraction avait réduits à confondre leur vie avec la mienne. Chaque mouvement que je faisais pour mon bien personnel ne m’attirait que reproches et condamnations. Plus de mille fois j’ai passé pour un traître. Je n’avais même plus le droit d’être malade – « on » avait besoin de moi. Il ne m’était pas permis de rester inactif. Si j’étais mort, je crois qu’on eût galvanisé mon cadavre pour lui donner un semblant de vie. La danse de vie! Fameuse danse de goules, vue sous l’angle absolu de l’égoïsme de l’individu.


Pour peu que l’homme se laisse aller un jour à la plénitude d’expression; pour peu qu’il arrive un jour à s’exprimer, sans crainte du ridicule, de l’ostracisme ou de la persécution, il n’aura rien de plus pressé que de déborder d’amour.


Mais un peu d’attention nous suffit pour nous apercevoir que les rues restent remarquablement indifférentes aux souffrances des individus. S’il nous est arrivé de sortir un soir, pleurant la mort d’un grand ami, vous avez dû remarquer que la rue se tient vraiment très à l’écart de votre deuil. Si le dehors se mettait à ressembler à l’intérieur de l’être, la vie ne serait plus tenable. Les rues sont des lieux où l’on respire et reprend haleine.

 

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