Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental – Robert Harrison

… les forêts étaient là d’abord …


Etre humain, c’est vivre dans l’ouverture du temps, dans le mépris de la nature oublieuse, en se laissant gouverner par la mémoire, la plus fondamentales des facultés humaines. (…) L’avenir aussi fait partie des constructions de la mémoire, car le désir de postérité a pour objet la mémoire des générations futures.


Gilgamesh a regardé par-dessus les murs de la cité, et il a vu les corps flotter sur la rivière. (…) Il a regardé par-dessus le mur de l’histoire et il a vu l’impitoyable transcendance de la nature. Le cœur au désespoir, il a regardé la terre environnante : muette, inerte, insurmontable, roulant ses cycles implacables, changeant les rois en cadavres, attendant, impassible, de faire sombrer toute chose en son oubli. N’est-ce pas une chose intolérable pour qui est bâtisseur de murs, pour qui s’est voué à la transcendance de la mémoire historique?


Mais sous le règne de la déesse, il n’y avait pas d’opposition entre la terre et le ciel, la vie et la mort, l’animal et l’humain, la mâle et la femelle, l’animé et l’inanimé, la matière et la forme, la forêt et la clairière. Ces distinctions radicales (que brouille à jamais la forêt) sont à la base de la civilisation, par contraste avec la simple culture. La civilisation s’établit et se fonde sur des oppositions. la grande déesse mère, elle, les englobait et les remportait dans le chaos primitif, dans l’unité originelle.


Elle vivait dans ces sombres régions inaccessibles offrant un abri aux animaux sauvages, qu’aucun homme ne venait inquiéter là, sauf les plus intrépides chasseurs. Tout comme son territoire, la déesse, inaccessible, se tenait à l’écart. (…) C’est donc ainsi qu’Artémis apparaît, ou refuse d’apparaître, dans mes mythologies : invisible, intangible, énigmatique, cruelle, régnant sur les contrées sauvages inaccessibles à l’homme.


Dyonisos est le dieu animal qui se transforme sans cesse – en lion, en sanglier, en panthère, en serpent, en taureau, en dragon. Il est le dieu de la métamorphose par excellence. Friedrich Nietzsche soutenait que cette métamorphose est l’essence même de l’extase psychique saisissant les initiés aux mystères de Dionysos, qui en dansant se croyaient transformés en satyres, ou en créatures de la forêt : « Cette circonstance, qui donne naissance au chœur tragique, est le phénomène dramatique originel : il métamorphose l’homme à ses propres yeux et le fait agir comme s’il était entré dans un autre corps, comme s’il avait changé de caractère. Tel est le phénomène que nous trouvons à l’origine du drame (…); ici l’individu se renonce pour s’introduire dans une nature étrangère (…). Cette sorte d’envoûtement est la condition de tout art dramatique. En lui l’exalté de Dionysos se voit comme un satyre (homme des bois) et c’est comme satyre qu’il aperçoit le dieu, c’est-à-dire  que, dans sa métamorphose, il perçoit une autre vision, extérieure à lui, accomplissement apollinien de son propre état.


En démembrant leurs victimes, dans un moment de vision extatique, les ménades détruisent tout bonnement les illusions de l’intégrité de la forme. Tout devient indéfini dans le délire dionysiaque, car Dionysos, comme Artémis, peut faire s’évanouir les frontières de la forme. Les formes se maintiennent dans le monde en résistant activement contre le chaos amorphe de la matière, qui cherche toujours à ramener les phénomènes dans la matrice de la vie.


Les forêts sont « au-delà » de la loi, ou pour mieux dire hors-la-loi.


La vaillance et le courage de l’homme sauvage sont indiscutables. Il n’a pas besoin de mettre à l’épreuve ce qui lui appartient par nature. Seule une nature aliénée cherche aventure.


Foresta viendrait du mort foris, en dehors. L’obscur verbe latin forestare signifiait retenir en dehors, mettre à l’écart , exclure.


« Lionel, Roi de la bande des brigands, salue, mais sans beaucoup d’amitié, le faux et déloyal Richard de Snweshill. » (…) C’est la voix d’un hors-la-loi qui jure devant Dieu et le roi d’Angleterre de prendre les choses en main pour combattre ceux qui ont corrompu la loi par des « ententes et associations déloyales ».


La forêt révèle que le désir n’est pas vierge. Il ne s’appartient pas, il appartient à tout ce qui partage la pulsion vitale. Le désir est une sorte de volonté frivole qui s’approprie son objet et exproprie son sujet. Le contrat de consentement personnel sublime ce désir en amour, sans en altérer néanmoins la nature.


Les manwoodiens d’aujourd’hui doivent pourtant adopter le langage de leurs adversaires. Précisément celui de l’utilité. En s’efforçant de préserver les refuges naturels, ils doivent rappeler à la science et aux gouvernements qu’un jour l’abondante diversité des espèces végétales existant uniquement dans les forêts pourra être utile et bénéfique dans le traitement du cancer et d’autres maladies. Ils doivent fournir mille arguments, convaincants ou non, en faveur de l’utilité de la conservation des forêts. Pour le moment c’est le seul langage qui puisse se faire entendre, car il parle des « droits », c’est-à-dire des intérêts économiques, de l’humanité. Il reste à se demander si in langage moins compromis, moins ironique, sera un jour possible, celui d’autres droits et d’autres intérêts, le langage des nouveaux mondes.

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