Rencontre originelle

Il l’inhala.

L’un inhala l’autre.

Le ventriculum inhala le soah.

La rencontre fut brève, déterminante, et secrète.

Pour chacun des deux, elle demeura pur mystère.

Ils ne surent jamais pourquoi tout se modifia soudain, pour l’un et pour l’autre.

La particule de soahcémina perdit tous ses repères extérieurs, alors qu’elle ensemença, par les branchies, le ventriculum secretus.

Le ventriculum secretus parla plus tard du souffle divin qui opéra en lui, selon ses dires, une expérience pareille à l’inversion des pôles.

L’erreur fut que, chacun étant resté dans l’ignorance totale de la fusion, les noms ne furent pas modifiés.

Le ventriculum secretus garda son nom bien qu’il fut désormais porteur d’un trésor, dont il n’avait aucun mérite, mais qui lui donna une valeur incommensurable aux yeux du monde.

Et le soahcémina fut déclaré espèce disparue alors que, dans un terrain propice, il se découvrait un féroce potentiel colonisateur.

Le soah fut emporté dans les flots pourpres du très performant réseau veineux du ventriculum.

L’ivresse de ce mouvement, pour lui qui n’avait jamais connu qu’une tenace immobilité, réveilla en lui de vieux instincts pétrifiés.

Grisé, il découvrit la joie – l’extase du vivant – , et ne connut dès lors plus d’autre souci que de démultiplier ce plaisir.

Il se scinda en deux, et la douleur de la déchirure ajouta à sa ferveur cette petite touche antagoniste qu’apporte une pincée de sel dans un plat douceâtre.

En plus de la joie, le soah découvrit l’addiction.

Il n’eut de cesse de se mettre en œuvre pour reproduire la plénitude de cette expérience.

Il scinda ainsi en deux chacune de ses parties, et ce mouvement se déchaîna à l’infini.

Naturellement, il perdit peu à peu, et imperceptiblement, la sensation de son unité originelle.

Ses sensations trop éparses ne trouvèrent plus le chemin du système central.

Il y perdit en puissance, et bientôt ce ne fut plus qu’une multitude de petite explosions jouissives qui se résorbaient dans une brumeuse nostalgie de paradis perdu.

Dans un premier temps, le ventriculum sentit couler en lui une vie plus chaotique.

Il en perdit sa nonchalance coutumière et fut agité de phrases indélibérées qu’il proférait sans a-propos.

Il déclarait ainsi à brûle-pourpoint, alors que personne ne lui demandait comment il allait : « Je me sens traversé par un fleuve en cavale. », ou « Mon intériorité change d’orientation », ou « Mon sang me joue un mauvais tour ».

Il ignorait à quel point il était clairvoyant alors que ses flux intérieurs, protégés par l’opacité de la peau, gagnaient en vie propre et autonomisaient leur cours.

A l’instar du soah, le ventriculum perdait le sentiment de son unité mais chez lui, puisqu’il ne pouvait associer le processus à aucun élément identifiable, le phénomène générait une forte angoisse qu’il arrivait à apaiser grâce à son inépuisable faculté de curiosité.

Lui qui s’était forgé une personnalité fondée sur l’effacement et la discrétion était très embarrassé de ses flamboiements subits.

Il semblait irradier de l’intérieur et on ne voyait plus que lui.

Il rougissait comme un signal de détresse.

Et ce rouge incendiaire qui lui montait aux joues agissait sur son entourage comme une provocation.

Au lieu de l’ignorer, ce qu’il appréciait, il devint un centre d’attention, ce qu’il redoutait.

Il perdit définitivement son anonymat le jour où l’une de ses veines chargée à bloc explosa, creusa un cratère dans sa peau et jaillit comme un geyser.

Une goutte de son sang tomba par hasard dans la bouche d’une tierce personne qui déclara, comme sous l’emprise de psychotrope et fortement impressionnée : « J’ai bu son sang et je fus touchée par la Grâce ! ».

Alors, bien sûr, tous voulurent y goûter aussi.

©Catherine Pierloz 2018

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