Les racines du mal – Maurice G. Dantec

D’une certaine manière cela rejoignait ma conception de la nature « quantique » de l’activité humaine, et en particulier celle de son système nerveux central. L’homme est  à la fois une machine à contrôler le chaos, et un propagateur de désordre. Comme tout phénomène chaotique « sous contrôle relatif » il oscille sans cesse entre des états imprévisibles, alors que son comportement statistique général reste à peu près stable, comme un volume d’eau qui bout.


Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l’homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l’humain, c’est-à-dire de son néocortex, et non l’inverse. Nous pensions tous deux que le mal, c’est-à-dire la mort, la violence, l’agressivité et l’instinct de destruction, formait une composante essentielle de la vie. Nous étions persuadés, comme beaucoup d’autres chercheurs en biologie et en sciences neuroniques, que les mécanismes complexes de la vie ne pouvaient s’exprimer que dans une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l’entropie et du chaos s’annulaient à peu près. Dans un environnement dominé par les forces de l’entropie, c’est-à-dire de la mort, de la réduction vers un état plus simple, plus ordonné et plus froid, la vie animée et consciente ne peut parvenir au niveau de complexité requis. Dans un environnement dominé par les forces du chaos, c’est-à-dire de l’élévation vers des états plus complexes et plus chauds, la vie animée et consciente ne peut assurer sa pérennité.


… les fascistes n’ont jamais caché leur répulsion physique pour l’intelligence et la complexité …


Il faut bien comprendre que les « véritables » scientifiques sont avant tout des êtres doués d’imagination. C’est-à-dire capables de faire « rupture » avec l’ordre informationnel qui les entoure. Il faut de l’imagination pour entrevoir les structures cachées qui sous-tendent l’univers, au-delà de ce que donnent à voir nos sens et nos instructions.


Une chose toute simple : toute habitude est en fait une sorte de « pilote automatique » de la conscience qui prend le relais après la phase d’apprentissage initiale… (…) Tout peut être fait sans effort tendu de la conscience, à condition de le pratiquer suffisamment longtemps pour qu’il soit pris en charge par le « pilote automatique » (…). Et c’est cette efficacité qui cause notre perte, car elle engendre paresse et dépendance. Pire, elle engendre l’ennui… Et vous savez que l’ennui répétitif produit frustration et surtout dépression, donc perte de l’image de soi, fluctuation chaotique des contours de la personnalité, à la différence de stimuli extérieurs, ce qui différenciait, il y a encore peu, les machines programmables de l’humain (…) C’est la « loi de la frustration » qui veut que plus la frustration dure et plus les besoins qu’elle provoque sont exigeants…


Mais lorsque la vie tout entière n’est plus qu’un vaste « espace de loisirs », sans but ni direction, neutre et sans affect, « média froid » où les séries télé s’enchaînent aux jeux stupides, au déluge publicitaire et à l’ennui, le nombre des solutions se restreint au fur et à mesure que s’empilent les frustrations.

Face à la dépersonnalisation de la civilisation des « loisirs », le tueur en série invente son propre Jeu, son territoire symbolique personnel, dont il est le maître absolu.

Le jeu est en effet une activité où l’identification est forte, c’est un « média chaud », pour reprendre la classification de Mac Luhan. La « vie » y est bien plus intense que dans la vie. Le jeu est magie pure.

(…)

Si la vie bloque, pour une raison ou pour une autre, les divers stades de développement essentiels d’un individu dominant, si aucun cadre éthique ou éducatif ne vient stabiliser un tant soit peu l’édifice, et si l’ennui socialisé engendre un irrésistible phénomène de dépersonnalisation, alors la stratification des frustrations équivaut à un empilement de matières fissiles, atteignant fatalement la masse critique. L’acte meurtrier, qu’on le veuille ou non, est vécu par le tueur en série comme un acte hautement libérateur. Tout du moins au début.


Nous commencions à envisager que les phénomènes religieux recouvraient en fait les diverses tentatives que lançait l’esprit humain pour retrouver son état unitaire primordial.


La coupure des racines. C’est une image, une parabole qui décrit la faute originelle dans la Kabbale… La parabole de l' »élagage des plants » dans le jardin des émanations supérieures. Pour le Zohar, la faute de l’Homme s’est rendu coupable, ce n’est pas tant d’avoir voulu acquérir la pomme de la Connaissance… que de s’être saisi de la POmme et de l’avoir croquée, après l’avoir détachée de l’arbre, sans autre considération que l’assouvissement immédiat de son désir. C’est d’avoir voulu dissocier la CHeKHiNa de la structure divine. De s’approprier la Connaissance en se détachant de la Foi, de l’Ethique si tu préfères. L’homme a brisé l’Unité.


 

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