Langue maternelle – Josef Winkler

Alors, est-ce que je l’aurai ou non, ce livre avec les aventures de Kasperl, je veux lire, je ne veux plus entendre les histoires de mémé Enz avec ses oiseaux des morts, elle ne voyait que ça, des oiseaux des morts, les histoires de diables déguisés qui se faufilent dans le village le cinq décembre et battent les enfants jusqu’au sang, fais gaffe, ne te laisse pas attraper, ce jour-là la brutalité villageoise a les coudées franches, elle porte le masque rouge du diable, des ongles longs et des cornes, une crécelle et des baguettes de saule qui collent à la peau, une main noire et une langue qui pend presque sur sa poitrine, ainsi planté devant toi il te barre le chemin. Ma grand-mère n’était pas une grand-mère à conte de fées, ma grand-mère racontait des choses de la vie, si tant est qu’elle racontât et ne fût pas à ronfler sur son lit de mort comme un cheval, ses grosses jambes écartées, avec ses cheveux qui ont la couleur blanche des fleurs de cimetière et sentent l’huile de violette, non, je ne veux plus entendre les histoires de grand-mère, je veux lire les histoires de Kasperl et du crocodile, l’histoire des ducats tombés du ciel, celle de Hansel et Gretel et, surtout, celle des sept chevreaux  dont la mère est allée ramasser des fruits dans la forêt et du loup qui, d’une voix de fausset après avoir mangé la craie de notre instituteur, se fait ouvrir la porte par les chevreaux et les dévore tous, tous mes frères, sauf moi. La hache à la main, je me tiens dans le dos de ma mère et je veux dénouer son tablier comme quand je passe derrière ma sœur et que je lui défais le nœud en rigolant. Je veux mordre dans l’ourlet de la blouse jusqu’à en saigner, avec les lourdes tresses noires pendantes qu’elle porte quand elle ne relève pas ses cheveux pour en faire un chignon je veux essuyer mes larmes, je veux le livre de Kasperl, maman, donne-le-moi, il ne coûte pas plus plus de dix schillings, je ne mangerai pas pendant quelques jours, je préfère mourir de faim et lire sur mon lit de mort les histoires de Kasperl, je préfère un livre de Kasperl à une couronne mortuaire, le livre de Kasperl s’il te plaît, ou bien alors, regarde bien la lame de la hache, tu sais bien que dans le poulet je préfère la cuisse au blanc et, sans me demander une deuxième fois, tu me donnes la cuisse, mais maintenant je n’en veux plus, de poulet, et si tu ne veux pas tâter de la hache avec laquelle on coupe la tête des poulets sur le billot, alors donne-moi de l’argent pour m’acheter les aventures de Kasperl, je le donnerai à l’instituteur, il écrira au club du livre et le club du livre m’enverra ce livre, il me le faut, ce livre, maman, il me le faut! J’ai besoin de toi, alors achète-moi le livre. Avec nos masques, nous nous tenons devant le lit de mort du valet. Le Crasse-Tignasse de notre enfance passe doucement ses longs ongles sur les bouts de sein du valet, qui sont velus, les paupières du valet tressaillent, les longs ongles de Crasse-Tignasse sursautent. et ses ongles, as-tu vu ça, ils sont longs à faire peur, et voilà que Crasse-Tignasse de ses longs ongles peigne les poils de la poitrine du valet. Dans la chambre mortuaire, la face de clown soulève son masque, fait claquer l’élastique, s’écarte de deux ou trois pas et se tord de douleur dans un coin de la pièce.

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