Le cavalier suédois – Léo Perutz

Et c’est ainsi que le voleur, trempé jusqu’aux os, à demi gelé, le souffle court et la poitrine en feu, tremblant de peur et de froid, traqué, mort d’épuisement et les mains en sang, pénétra pour la première fois dans la demeure qu’il devait gouverner deux années plus tard.


– Messire est donc pressé ? fit posément le voleur. Pour moi, j’ai tout le temps de bénir vos chevaux. Allez, et qu’ils se rompent le cou !
– C’en est trop ! hurla le baron. Tête de colonne à droite ! ouvrez les rangs ! Préparez-vous à attaquer ! Et toi, dégringole ton perchoir et rends-toi où je tire!
Il leva son pistolet et mit en joue tandis que ses cavaliers se rangeaient selon ses instructions.
– Que le renard défende sa peau ! cria le voleur d’une voix si forte que tout le bois résonna. Le signal était donné. Le coup de feu partit. La balle toucha le voleur à l’épaule à l’instant même où il lançait l’essaim de frelons au beau milieu des dragons.
Ce fut d’abord un bourdonnement sourd. Les cavaliers, déconcertés, tendirent l’oreille. Un cheval se cabra net, un second fit un écart brusque et rua, zébrant l’air de ses sabots arrière. On entendit un juron, une exclamation rageuse, le hurlement des cavaliers touchés par les fers. Un instant, la voix du baron Maléfice domina le tumulte :
– Rompez ! Formez un seul rang ! criait-il, conscient du danger.
Mais déjà le chaos régnait alentour.
Assailli par les frelons, les chevaux qui avaient pris position au centre cherchaient à fuir : ils se cabraient, tombaient à la renverse, piétinaient les cavaliers désarçonnés. Un vacarme indescriptible emplissait la forêt ; aux hennissements se mêlaient les hurlements, les jurons, les disputes, les ordres contradictoires que personne n’écoutait. Des coups de mousquets et de pistolets ponctuaient ce tumulte qu’amplifiait l’écho. La bataille rangée avait dégénéré en une mêlée de chevaux et d’hommes vociférant parmi les sabots fous ; les cavaliers s’agrippaient aux crinières ou, jetés à bas, pendaient lamentablement aux étriers ; ce n’était plus qu’une cohue de mousquets, de sabres, de mains battant l’air et de faces convulsées. Et c’est au fort de cette débandade que les brigands ouvrirent le feu.
C’en était fait de la belle ordonnance des assaillants. Les chevaux s’égaillaient en tous sens, avec ou sans cavalier, piquant un galop endiablé à travers la futaie et le désordre de ses taillis. Une poignée de dragons s »étaient remis d’aplomb et tentaient de reformer un rang mais déjà les brigands fondaient sur eux à coups de gourdins et de crosses.
Le baron Maléfice était parvenu à maîtriser son cheval : il fit une volte brusque afin de porter secours à ses hommes. Mais il était trop tard, déjà les brigands les avaient dispersés. Voyant la partie perdue, il poussa un juron, éperonna sa monture et s’enfuit au galop, tandis que le voleur, toujours perché, lui lançait son adieu sarcastique :
– Quelle mouche vous pique, Messire ? Prenez garde d’éreinter votre cheval !
La voie était libre. Il ne restait plus qu’à capturer les chevaux vacants et à sauter en selle. Le voleur se coula au bas de son arbre et s’adossa un moment au tronc. Sa blessure commençait à le faire souffrir, le sang déjà transperçait sa chemise et sa redingote.


Au signe de sa main, les cohortes célestes reculèrent, élargissant leur vaste cercle. Alors l’ange appela les puissances d’en-bas :

Brandes, roseaux, sables et prés,

Labours et sentiers,

Neige, vent, saules des marais,

Feu, rus, clos et haies,

Pierres du chemin, masure éclairée,

Comparaissez et déposez!

 

Des profondeurs montèrent alors les témoins muets, les choses de la terre… et ce fut un grand parlement de crécelles et de bourdons. Les juges célestes entendaient cette langue-là, car la voix de l’archange s’éleva bientôt au-dessus du tumulte :

– Les témoins ont été entendus. Le forfait est avéré.

-Il est coupable! tonna la voix du Juge suprême. Qu’il porte seul, désormais, le poids de ses péchés et ne les confesse qu’à l’air et à la terre. Tel est mon jugement!

Le Cavalier suédois sentit les frissons de la peur le parcourir. Le désespoir soudain l’envahit, il pressa les poings contre ses tempes : il sentait l’effroi se glisser en lui. Alentour, les cohortes en pleurs demandaient grâce; l’ange à l’épée, lui-même pris de compassion, lança vers les nuées :

-Seigneur et Juge tout-puissant! La peine est bien lourde! N’y a-t-il point de merci?

– Point de merci! fit la voix de tonnerre. Je le remets entre tes mains, il t’échoit d’exécuter ce jugement. J’en appelle à ton honneur et au serment que tu as prêté.

L’ange à l’épée baissa la nuque en signe d’obéissance.

-Je l’emmènerai donc, dit-il, je le reconduirai là-bas sur la lande herbeuse…


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