Je viens te chercher (dans Regarder l’océan) – Dominique Ané

Je viens te chercher.

Tu es depuis trop longtemps enfermé dans cette chambre, recroquevillé sous les draps la nuit. Le moindre bruit te fait sursauter. On t’a pourtant prévenu du risque d’être seul à l’étage, auprès d’un grenier dont les poutres craquent. Tu n’as rien voulu savoir. Je ne peux pas croire que tu l’aies fait exprès, que tu aies voulu éprouver ton courage. Tu sais que tu n’en as pas. Mais tu étais déterminé, obsédé par la vue depuis les deux petites fenêtres au-dessus de ton lit. Tu as voulu apprivoiser l’horizon, dont la nudité t’intimide. Tu t’es vu en guetteur de fort, Drogo en herbe, la boue des champs en guise de sable. Tu t’es posté à la fenêtre. Personne n’est venu te relever.

Des années durant, je t’ai ignoré. J’avais lâché ta main. Penser à toi me gênait, comme à un vieil ami dont on fuit la compagnie pour ne pas se sentir enferré dans le passé. J’estimais ne rien te devoir : ce que je vivais n’était en rien lié à toi, à tes désirs et à tes frustrations, la charge ne m’en revenait pas. Je refusais le statut d’adulte, mais en endossais toutes les tares : le détachement, le cynisme, l’infidélité à celui que j’avais été, que tu es. L’enfance était un navire désamarré, perdu en mer.

Tu n’avais pas idée de ce que tu deviendrais, de ce que je serais, le temps était neuf pour toi, l’avenir lointain. A mesure que le mien s’amenuise, le passé tend avec insistance une main de plus en plus difficile à saisir. Il faut se pencher, toujours plus en avant. J’ai senti un jour que je tournais la tête, et que mon corps suivait, sans rechigner. Tu t’immisçais dans mes pensées, mes choix, et je ne m’y opposais pas. Je sentais le sol s’affermir.

Ce revirement n’a pas été sans culpabilité. Comment avais-je pu te négliger, te nier à ce point? Que n’avais-je donc fait? Dès que j’ai pu t’échapper, je n’ai pas hésité. Il a suffi que je change de lieu, que je m’éloigne de ta chambre, que je fuie ton regard asservi à un paysage qui ne le méritait pas, et tes nuits la tête sous les draps. Une chose flottait dans cette maison, que tu n’as jamais pu définir, mais qui s’engouffrait dans l’escalier et menaçait d’apparaître dans l’encadrement de ta porte. Même en pleine journée, tu en guettais l’apparition. L’horizon, si terne fût-il, était-il une porte de sortie? Espérais-tu que par temps clair une terre accueillante s’y profilerait, un lieu au pied duquel tes frayeurs s’évanouiraient?

Je t’ai confondu avec elles, tu les incarnais. Te fuir, c’était s’y soustraire. Renouer avec toi, c’était en prendre enfin ma part, plonger en elles. A cette condition seule, je pourrais te retrouver.

Je ne savais pas comment m’y prendre. Je t’ai écrit. Le message te parviendrait peut-être par quelque faille temporelle… Mais, autant que je m’en souvienne, tu n’en as pas eu connaissance. Tu ne m’as laissé aucun signe prouvant que tu l’avais reçu. Tu ne m’attendais pas. J’ai compris que le futur était tenu en respect au seuil de ta chambre. Tu étais consigné. Pour te sortir de là, il me fallait venir te chercher.

Je dus m’accrocher, et éviter de regarder en bas. L’ascension fut lente. Jours pâles, nuits profondes. J’avançais ainsi.

Maintenant, je suis tout proche, au bas de l’escalier. Je vais gravir les marches qui mènent à ta chambre. Si elles craquent, ce n’est que moi, n’aie pas peur. Une fois dans le couloir, en haut, je pousserai ta porte.

Ce n’est que moi. Je viens te chercher.

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