Ophélie, faute de mieux

Elle vivait dans le marais.
Comme une racine qui hésite, morte-née, née morte.
Elle vivait dans le marais avec d’autres Ophélie de pacotille.
Une grande ossature glissante d’algues, verdâtre, saumâtre.
Elle avait été femme autrefois.
Puis elle est morte.
Contre son gré.
Alors elle est restée.
Pour quelle raison, bitte schön, je quitterais ces grands arbres que j’aimais tant, pensait-elle, le front obtus.
On passe une vie à ne pas faire exactement ce qu’on veut, alors qu’au moins je profite d’une immortalité volée à vaquer à mes fantaisies.
Elle reste accrochée à leurs souvenirs comme une marionnette qui impose sa présence.
Je prendrais bien quarante ans de mort-vie clandestine pour faire le deuil de moi-même.
Je choisis les limbes.
Greffée à eux comme une tique sangsue, elle se nourrissait de ses enfants.
Je peux. Ils sont à moi. Ils sont mon corps.
Elle s’accroche à leurs bulbes rachidiens, leur suce un peu de moelle, s’immisce dans leurs éruptions de jouissance.
Je peux. Ils sont ma chair.
Ils sont son assurance-immortalité.
Je rode dans leurs lits la nuit.
Je leur dérobe leurs rêves.
Ils tournent en rond sur leur jeu de l’oie, s’en-souillent dans la case départ.
Et moi, je vole.
Légère… Enfin…
Elle était légère enfin.
D’une diaphane sveltesse.
Ça la rajeunissait diablement.
Elle avait retrouvé une beauté qu’elle avait égarée.
Vous vous rendez compte, je l’avais égarée, morceau par morceau, ma beauté.
Perdue dans la soupe quotidienne.
A présent, elle vivait dans une marre verte comme un bouillon clair.
Une marre cachée au creux d’arbres hauts.
Dans un parc grand et vaste, la propriété d’antiques nobles décapités.
Elle avait toujours aimé la noblesse.
Les codes d’honneur.
Une fierté capitale.
Ne jamais courber la tête, ni quand on te la coupe.
Souris, toujours, avec hauteur.
Le monde n’a reçu que mon rire.
Tout le reste, c’est le secret.
Ce qu’on taira jusque sous la terre, et aussi sous la torture.
Même aux enfants.
Ne pas leur dire ce que j’ai caché dans leur sang.
Qu’ils le découvrent eux-mêmes.
A quoi bon vivre, sinon !
Elle riait de ses grandes dents, toute seule dans son étang.
Un fou rire à battre les pieds, qui faisait des vaguelettes qui dérangeaient les autres Ophélie couchées là au gré des nénuphars.
Elles s’en allaient flotter ailleurs, les Ophéliennes.
Dans ce monde-là, c’est chacun tranquillement pour soi.
On ne se dérange pas longtemps, immergé qu’on est dans une intériorité qui révèle enfin ses cavités et galeries lointaines.
Nous sommes les fumeuses d’Opium de la marre aux arbres hauts, pensait-elle, elle qui avait lu tout Paul Willems, bien qu’il fut belge et qu’elle se reconnaissait des goûts littéraires plus méridionaux.
Parfois elle se souvenait d’une blague juive, elle éclatait de rire, ce qui était hors propos.
La tête immergée dans l’eau, elle prononçait pour le plaisir un mot yiddish, ça faisait des bulles à la surface de l’eau et l’enfant qui jouait là crût avoir vu une grenouille et se mit à espérer des résolutions de contes de fée.
Elle regarda l’enfant avec émotion. Elle aimait toujours autant les enfants. Cette jolie fraîcheur.
J’aurais tant voulu en profiter davantage. C’est passé si vite. Les petites mains, les petites oreilles, les petits yeux. Ces petits corps. Bercer encore une fois un enfant, cela serait…
Cela serait… une réconciliation, peut-être…
Elle aurait voulu dire à l’enfant penché au-dessus la marre, ne crois pas les histoires, elles sont menteuses, des serpents de l’Éden, elles te donnent le goût à ce qui ne sera jamais tien.
Elles gambadent sournoisement vers des fins où tout retourne à l’ordre.
C’est le plus grand mensonge.
Ça ne finit pas toujours bien.
Tu finis.
Et tu sais que ce n’est pas bien.
Mais tu finis.
Et le point qui vient après toi est éternel.
Tu voudrais tourner la page.
Tu hurles que tu sais écrire, tu as trouvé enfin ce qu’il serait bon d’écrire sur la page suivante, mais personne ne t’écoute hurler.
Tu hurles dans un silence éternel.
Et ce silence éternel, toi qui as tant demandé un peu plus de silence sur terre, et bien soudain, tu crois que c’est ça l’enfer, l’angoissant enfer, le terriblement terrifiant silence de l’enfer…

©Catherine Pierloz 2017

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