La Zone du Dehors – Alain Damasio

Ce qui est certain, c’est que le Dehors, je ne viens pas le visiter comme un parc, pour y faire une balade! Je viens le chercher en moi, ici, parce qu’il est d’abord en nous, avant d’être cette sauvagerie qui nous donne le goût d’être et de nous battre! Le Dehors, c’est l’intime vent, court, vif, qui flue au fond de nos tripes. Il circule en nous, il serpente entre tous nos atomes de matière, accélère, décélère, jaillit, donne du rythme, agite! Et la matière cherche à le calmer, à le mettre en cellule, veut le bloquer, le fait buter. Elle fixe. Elle assigne. Si elle bouge, c’est comme le sang, par les réseaux établis. Alors que le Dehors qui vient de nulle part, eh bien va partout, court-circuite les réseaux, il lie ce qui ne l’a jamais été : les reins aux seins, la bouche aux mains, les mains au monde… Il nous aère. Il nous troue le ventre, le cœur. Creuse le crâne. Et chaque fois qu’un vide se fait, que ça se déchire du dedans pour s’ouvrir, même un tout petit peu, alors passe un vent, quelque chose fuit, qui fait appel d’air, ça vit. Ce que je viens chercher ici, c’est cette sensation que l’espace prolifère en moi, comme un cancer qui ferait sa propre place, avec de l’air. Le Dehors entre, m’ouvre, il météorise, il oxygène et ainsi se forme la pensée, ainsi la sensation, lorsqu’elle est neuve ou inouïe.

(…)

La rivière même, il m’arrive de ne plus être capable d’y trouver le moindre intérêt. « Déjà vu vingt fois », je me dis, même si le bruit me surprend à chaque fois. Il faudrait pouvoir sans cesse s’articuler avec l’extérieur (…). Se déloger à coups de latte de son égocentre et de ses petits soucis – bondir hors de soi. Je suis « hors de moi », la plus belle des expressions. Colère et ouverture.

(…)

Mais un devenir pareil est l’œuvre d’une vie, si tu veux à la fois comprendre et sentir. Je crois être doué pour comprendre, moins pour sentir. J’essaie pourtant, j’essaie vraiment de recevoir toutes ces forces, ici, tout ce que je peux saisir : Saturne et le soleil, les blocs, l’ox froid, la couleur orange, le sable, n’importe quoi, j’essaie (…) Mais tous ces flux arrivent en nous gorgés de pouvoirs, chargés de savoirs et il faut sans cesse s’orpailler de l’intérieur pour ne pas s’encrasser. Et garder les pépites pourtant, puisqu’on a aussi cette poudre d’or dans le sang.

(…)

Et tout cela n’est rien parce qu’on donne aussi. Qu’on agit. Parce qu’on se bat. Parce que je suis en guerre et que chacune de mes actions donne des prises aux pouvoirs, peut leur permettre de m’empoigner et de me coucher, leur permettre de me récupérer. Alors mes Dehors restent un peu dans leurs sacs de peau (…) Je ne les compose que par bribes avec les forces vives, avec ceux que j’aime, avec le cosmos. Je me méfie… C’est la tristesse de notre monde : devoir se méfier. Savoir que toute liberté est aliénable à notre insu, toute liberté en sursis. Pas parce qu’un flic t’attendrait à chaque coin de rue pour te jeter en prison. Plutôt parce que tout le monde est devenu un peu flic : les mômes, les parents, les amis… les amants… Notre démocratie, peut-être qu’elle est réussie en cela : tout le monde est un peu flic, il n’y a plus de monopole réel du flicage. Mais tout le monde si modestement, si petitement, que personne n’est vraiment à abattre – mais personne ne sent vraiment bon non plus.


(…) échapper du même bond à l’hypertrophie des ego et à la tentation des pyramides.


A beaucoup d’égards, il me rappelait Nietzsche : un être capable de discerner derrière chaque système, sous chaque action, la volonté de vie affirmative qui pouvait en sourdre, des instincts malades et dégénérés. Quel autre critère invoquer? Quelle autre morale? Celle-là était l’ultime, celle-là décidait tout et les discussions n’avaient au fond d’autre but que de dégager ces forces – vitales ou morbides – à l’œuvre sous nos choix…


« L’Evolte », avions-nous tranché à l’époque, ne pouvait, dérivation oblige, aboutir qu’à une « Evolution », une réforme, alors que ce que nous voulions, nos petits poumons gonflés par le vent des émeutes, c’était une Volution pure, sauvage, mue par ses propres forces, ou autrement formulée : « désincarcérée de son affrontement avec le pouvoir », telle que le proclamait notre manifeste.


Parce qu’on se bat contre une société de consensus massif. Plus un consensus est mou, plus il est puissant, plus il absorbe les attaques, moins on peut le déstabiliser. Nous sommes face à un gros bloc de gélatine et de glu. Vous lui donnez un coup de couteau, il avale le couteau. Vous lui donnez un coup de boule, il vous avale le crâne. C’est un ventre qui peut tout gérer, tout digérer, même la révolte. Même nos cris! Notre résistance, il s’en nourrit… Car c’est la seule chose qui bouge encore dans la glu, le seul spasme de vie. Sans le vouloir, nous sommes devenus des électrochocs, nous les maintenons à niveau…


Le confort est un danger. Le bien-être est un piège. Les facilités nous détruiront. Les chairs grasses, les idées grasses et repues ne sont plus le privilège des bourgeois : nous sommes tous devenus des bourgeois! Et puis : il n’y a pas de sainte simplicité. Toute simplicité est suspecte. Vouloir simplifier nos relations au monde, nos relations aux autres, c’est la volonté du malade, de celui qui ne peut plus, qui abdique sa force. La Volte se bat pour la vitalité. Pour que nos forces vitales touchent au plus profond de leur beauté – sans frissons électriques, sans technoprothèses-, par leur seule densité! Pour que chacun puisse encore sentir la pluie sur sa peau, lever la tête au vent et regarder sans peur les bolides tomber comme des rêves au plein cœur de la rade.


Des valeurs, nous en mîmes quatre en exergue :

1. La liberté inconditionnelle des forces de vie;

2. La volonté de créer;

3. L’exaltation de la multiplicité des pensées, des perceptions et des sentiments donc du non-conforme, du hors-norme et du subversif qui en sont la condition;

4. La vitalité.


Agis ta pensée! Fais-la courir au sol! Brise-la aux gens, mon gars!


Leur voix articulait de la roche et du sable, et dans leur frottement sourd montaient des animaux mythiques, méduses s’immisçant flottantes à travers les rideaux d’ammoniac ou tigres pourpres entraperçus dans les brumes du Dehors, et dont le vent cosmique amenait certaines nuits, disaient-ils, par bourrasques, « des rauquements de rocs broyés ».


Un message publicitaire nie la vie parce qu’il dégrade les désirs en besoins, d’accord? (…) Mais rien ne nous empêche, nous, d’inventer des slogans qui soient le contraire d’un ordre! le contraire d’une réponse! Rien ne nous empêche d’agencer quelques mots, quelques phrases pleines de jour où le sens fuit de toutes parts, comme d’un sac crevé!


Inventez-vous un corps en vie, qui éprouve, qui sache rompre, accélérer, bondir! (…) Pas de sensiblerie de chiens écrasés, de la sensibilité, qui remue en vous des lames de fond, sinon rien!


« Un bonheur non mérité est l’autre nom du malheur », disait ma grand-mère.


« Gestion culturelle ». L’impur mélange ou l’impur côte à côte. Gestion… culturelle : ça sonnait comme « fascisme humaniste » ou « guerre propre ».


Il était jeune. Très perspicace, très intelligent, mais encore jeune… Nul doute qu’il sût discerner avec une remarquable acuité les stratégies à l’œuvre derrière nos plus innocentes pratiques sociales, mais il ne les voyait encore qu’à son image : de grands blocs lisses et purs s’affrontant, s’entrechoquant et se brisant net comme des pains de glace. Alors que toutes ces roches étaient si pourries, si pleines d’impacts et de trous usés qu’elles ne cessaient de s’effriter au moindre choc, si bien que le gros de toute politique consistait, suivant les cas, à débusquer ou à reboucher les failles tactiques, et, au fond de chacune, à reconnaître le désir qui l’avait creusée… puis à  le traiter. Mais pour cela, un bon politique devait, sous les apparences convenues du roc, tenir plutôt du bloc de sel qui tout à la fois conserve la viande morte et qui, des hommes seulement blessés (ou des hommes sains qu’on blesse), saupoudre les plaies vives, s’y immisce et les ronge… Cela n’avait rien de « monstrueux », au contraire, c’était tellement humain. Tellement.


Viendra peut-être un jour béni, monsieur le Président, où vous n’aurez plus besoin de prison, ne de loi, ni même de « forces de l’ordre » car l’ordre ce sera tous et chacun, la loi ce que tout le monde s’accordera à considérer comme juste et la prison un lieu vide où ne pourra échouer aucune subversion, puisque les désirs seront devenus hémophiles et qu’ils couleront, de plaisir en plaisir, en pente douce. N’est-ce pas d’ailleurs l’idéal d’une certain démocratie?


Ce qui me glace dans votre démocratie, ce n’est pas qu’elle fige tout – au contraire, comme vous le dites : elle ne cesse de mettre le mouvement partout, d’immerger la vie sous une débauche d’actions fébriles et vaines. De sorte que je me demande parfois si la volution, ce ne serait pas d’abord sortir la tête hors de l’eau. Contempler le ciel, immobile, inébranlable au cœur même du courant. Être un roc. Devenir récit…


En chacun de nous aussi, poursuivi mais ne s’en souciant plus, se déplace un tigre, un des tigres du dehors, pourpre, aux « rauquement de rocs broyés », animal au sang bleu, au regard jaune d’aurores et de primes horizons, sans rêve pourtant, qui disloque d’une griffe les agrégats de sable, s’en nourrit et défèque sur ses traces des coulées d’or que la meute piste – qui s’éloigne des villes, des chiens et de leurs niches – parcourt – voyage si loin, si longtemps que la meute croit qu’il fuit, alors qu’il ne fuit que le sable qui arase ses pattes et alourdit ses bonds, qu’il ne cherche aucune proie et ne se reposera qu’au matin de ce jour où de son ventre coulera, de ces grains avalés, le tigron d’or à la fourrure de blé.


… lui, qui affronte sa propre envergure…


Tes désirs sont désordres.


« On a toujours à défendre les forts contre les faibles. » (…) Parce que ce sont les faibles qui, en répétant la norme, coupent les créateurs de ce qu’ils peuvent; les faibles qui, en faisant de subir et d’obéir une vertu, ont transformé un régime de maîtres – la démocratie – en une gérance où des esclaves commandent à des esclaves.


Alors, aux confins de l’horizon, sous l’arche où gisait Obffs, pour la première fois, on les vit – tant de puissance ramassée dans le velours, tant de sereine cruauté entre chaque coussinet, et les muscles impériaux, les griffes déchireuses d’espace, camouflées dans le drapé savoureux de la fourrure des pattes, la tendresse pourtant – tout au bout, un dernier trait, l’ultime Volte : les Tigres Pourpres.

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