Le vent souffle sur Erzebeth – Céline Delbecq

 

LE VENT SOUFFLE SUR ERZEBETH from Rideau de Bruxelles on Vimeo.

 

NARRATEUR

C’est ici qu’ils vivent

Eux, les habitants de Somlyo

C’est ici, eux, à Somlyo, qu’ils sont nés

Que sont nés les parents, les grands-parents

C’est d’ici que viennent tous leurs ancêtres

Ici que grandissent, que grandiront leurs enfants

Ils n’ont pas les moyens de partir

Ni le temps, ni l’envie

Il y a …

la mer partout

des collines à perte de vue

des montagnes

un volcan parmi elles, le Popracapato, semblable à une montagne mais crachant un bruit sourd qui nous empêche de l’approcher

des champs des champs des champs des champs

Ici, à Somlyo, les habitants gardent les terres pour les cultures

Ils en sont fiers

Fiers de leurs fils qui choisissent de labourer la terre

(plutôt que les filles)

Fiers de leurs familles soudées qui œuvrent ensemble

à creuser, exploiter, fertiliser

à aimer

la terre

Mais …

ici, à Somlyo, le vent souffle six jours par mois et tape sur les nerfs

ici, à Somlyo, le vent tape sur les nerfs

Somlyo est une ville de tempêtes, d’orages, de séismes et d’éruptions volcaniques

Somlyuo est une ville hypersensible

hyperviolente

hyperdouloureuse

hyperpauvre

hyperimbécile

hyper à bout de nerfs

Le vent souffle ici, le vent souffle

Six jours par mois, un vent aigre

six jours par mois, des oiseaux passent devant les fenêtres, emportés par la tempête

six jours par mois, l’écho de la mer est étouffé par celui du vent

six jours par mois, les arbres plient, se rompent, leur tombent sur la tête

des mois six jours par mois

les murs se cassent, s’effondrent, s’effritent

des tas de briques à tous les coins de rue,

des briques qui leur tombent sur la tête

les blessés qui leur tombent sur les bras

six jours par mois

(Un souffle)

Et il y a eu cette « Fameuse Tempête »

la plus mystérieuse de l’Histoire

Elle ne fut ni plus courte ni plus longue que les autres

Six jours

Le vent ne souffla ni plus fort ni moins fort

mais, aujourd’hui, au village

nos pères disent : « Fameuse Tempête »

pour ne pas de voir dire son nom


LE MÉDECIN

Le vent la désoriente complètement. Nous savons depuis longtemps que ses délires s’accentuent avec le vent mais c’est plus précis que cela : elle est exactement calibrée au cycle et au rythme des tempêtes. Années après années, mois après mois, elle se laisse dominer par le souffle du ciel et pousse son raisonnement un peu plus loin.


LA MÈRE

Erzebeth a besoin d’être libre! Écoutez ça : l’autre jour, elle se sentait même prisonnière de l’attraction terrestre! Elle disait : « Si le vent m’emporte à 11,2 kilomètres par seconde, je serai libérée de la gravité. » On ne peut pas l’enfermer chez les fous alors que, dans sa folie, elle pense avoir des ailes! Six jours par mois, elle délire, ce n’est pas tant que ça.


ERZEBETH

Tu veux savoir ce qu’il dit le volcan? D’accord, je vais te le dire

Ce n’est pas : « Tu as raison de te frapper la tête contre les murs, moi aussi je suis en colère », non non non non; il sourit et il dit : « Tu es minuscule et vulnérable », voilà. Rien de plus. Il dit : « Moi je suis là depuis des millénaires, je n’ai plus besoin d’inventer le temps pour me donner de la consistance; et toi tu n’es qu’une poussière de rien-du-tout. » Alors, à quoi bon m’empêcher? Tout est possible si l’on s’en donne les moyens

Je n’ai pas le choix, maman

je suis désolée

Il y a des êtres qui DOIVENT, tu comprends?

C’est pour vous tous

Aujourd’hui, demain, je ne sais pas quand mais je dois

Encore

Pour vous tous

Je suis désolée de te faire de la peine

ça va aller, tu verras : on pleure un peu et puis on s’habitue

On s’habitue au chagrin comme on s’était habitué à la beauté


LE NARRATEUR

Il suffirait

d’un coup de vent

pour que la terre s’ouvre

que la mer gronde

et que nos pas

inscrits dans ce village

par habitude

disparaissent

Il suffirait

d’une rafale de plus

pour que les briques glissent

que nos vies s’effacent

et que ce que l’on construit

contre la peur de se perdre

bourrasque

disparaisse

Il suffirait

d’un frisson de la terre

d’un tremblement du volcan

d’un nuage de poussières

Il suffirait de rien

pour qu’un village

une ville entière

disparaisse

Sous le joug de la tempête

nous serons poussés

aveugles

dans l’épicentre

de la mort

Libe nuper is

laissez-nous être vieux

Libe nuper is

laissez-nous être vieux!


ERZEBETH

Je ne vous entends pas! Je ne vous entends pas : le vent souffle, assourdissant, je ne vous entends pas!!!

Faut-il accepter que tout ce qui commence termine? Que les feuilles tombent des arbres, que les fleurs fanent, que la pluie s’évapore, que l’enfance passe, que les murs s’effondrent, que la marée se retire, que l’amour disparaisse, que nos pères meurent avant nous?

Faut-il accepter que les oiseaux migrent et reviennent? Que les saisons suivent les oiseaux, que l’automne assassine toute les fleurs, que l’hiver assassine l’automne, que le printemps ne cesse de nous donner des espoirs; faut-il que la nuit suive le jour, que le jour suive la nuit, que le feu s’éteigne et que l’amour s’éteigne aussi, Hyvan?

Faut-il accepter que les planètes tournent? Que la terre tourne sur elle-même, que nous tournions autour du soleil, que la lune nous tourne autour et que rien ne s’arrête : les poissons tournent, les prisonniers tournent, le sang tourne dans nos artères comme nos pensées dans nos têtes

Faut-il que nous changions d’heure deux fois par an? L’avancer et la soustraire et l’avancer et la soustraire, l’aliénation de nos vies à la chaîne, faut-il accepter que tout ce qui commence se termine et s’inscrire là-dedans, enfanter et mourir, s’inscrire là-dedans, mettre fin au cycle! Tempête!

Je ne veux pas que mon corps saigne tous les vingt-huit jours, que mes cheveux se fourchent, tombent et repoussent, que ma peau sèche et s’envole, que mes plaies cicatrisent, que mes ongles se cassent et reviennent comme les oiseaux et les saisons, nous avançons vers la ligne de tir

Je ne veux pas porter le nom de ma mère qui porte le nom de sa mère, les traits de ma mère qui porte les traits de sa mère, ni reconnaître au fond de mes yeux noirs les yeux noirs de mon père qui supportait les yeux noirs de son père. Nous avançons vers la ligne de tir, y mettre fin, nous avançons pareils à nos ancêtres en ayant froid l’hiver et chaud l’été

Faut-il accepter de s’inscrire entre les mois et les semaines qui partent et reviennent comme des boomerangs nous blesser au visage? Encercler nos pupilles de cernes – comme des cibles dessinées pour les flèches du temps puisque les mois et les semaines finiront par percer la candeur de nos regards, nous vieillissons vers la ligne de tir, en répétant les mêmes gestes chaque mois de chaque année

Faut-il que nos cendres s’envolent et que le vent-Le vent!!!

(Erzebeth ouvre les bras largement. La fanfare joue de plus en plus fort)

Je ne vous entends pas! Le vent! Le vent! Le vent m’emporte! Le vent m’emporte pour y mettre fin! Nous mettrons fin à la finitude, je vous le jure, c’est pour vous tous que nous soufflons, pour empêcher ce qui se termine de commencer, c’est pour vous tous!

Souffle tempête!

Enrage la marée! Fais disparaître les nuages! Empêche les oiseaux de partie! Souffle!

Propage le feu qui essaie de s’éteindre, enflamme les forêts, déracine les arbres qui ont perdu leurs feuilles! Souffle! Souffle avant qu’elles ne repoussent! Arrache les fleurs fanées! Allez, tempête!

Renverse les barques! Empêche les bateaux de partir, les amours de disparaître! Souffle!

Recouvre de sable les traces de pas de ceux qui passent ici chaque jour et repassent comme des brutes sans peur d’abîmer la terre!

Tire sur les vieilles peaux qui se rident, souffle tempête, ramène mon père!

Il faut interrompre ce cycle! Souffle et donne-moi donne-moi la force d’aller au bout, le danger quand il est là on le sent, il faut interrompre le cycle donne-moi, le danger on le sent, on le sent, interrompre le cycle le sang d’un enfant


LA PETITE FILLE (sortant de la bouche d’Erzebeth)

Est-ce que, quand on meurt, on est libéré du poids de la gravité? Parce que notre corps, enfin le corps, quand il meurt, il reste là, avec l’attraction terrestre. Mais ce qu’il y a de vivant, peut-être que ce qu’il y a de vivant dans le corps – la chaleur, le mouvement, comment vous appelez ça, Docteur, l’âme – peut-être que l’âme atteint la vitesse de libération quand on meurt? Peut-être qu’elle se libère – enfin – du poids de la gravité?

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