Bateau-ciseaux – Christine Van Acker

BATEAU-CISEAUX_300x300Le passé avance.

Issue de cette matière agitée, hissée par le vivant, je suis née.

Des oubliés m’ont portée à terme.

Ma nature profonde en porte les semis, dormants ou prolifiques.

La mémoire trace ses sillons, égratigne au passage, s’étrangle ou se répand.

 

Les livres appartiennent à ces invisibles qui m’ont faite.

Ils sont la connivence quand je n’en avais avec personne.

Ils sont le voyage quand je ne pouvais pas encore tenter l’évasion.

Ils sont ces parts de moi-même que j’aurais pu ne pas voir.

Ils m’ont amenée ici.

Et qu’importe si la mémoire n’est pas fidèle.

Fidèle à qui?

A quelqu’un qu’on porte en soi à la manière des fantômes?

Écrire, appuyer sur l’interrupteur de la petite lumière et faire danser les ombres.


S’il n’y avait ces brisures, sentirions-nous notre vie commencer?

L’intuition d’un avenir mieux intentionné, je pense, m’a donné le dessein de grandir, vite.

Un excès de conscience m’a fait écrire.


Celle qui m’a laissée dormir, je l’ai perdue et elle ne reviendra plus.


L’attention des adultes restait évasive devant les larmes que je gardais pour leurs dos tournés.


Restent les friandises, les fruits, à ranger dans mon casier. Ces petites choses qui sont les prières des mères à l’intention de leurs enfants. Comme le dix heure surprise que je glisse aujourd’hui dans le cartable de mon fils.

Présents de femmes, amour mangé.


Sans alphabet, se fâchant au moindre trait d’humour, dépendante de mon grand-père au point de ne pouvoir allumer l’aspirateur seule, où se terre sa conscience laissée à l’abandon?

Dans ces paroles marmonnées pour elle-même dans l’escalier?

Où est la part manquante dont nous n’apercevons pas la moindre lueur?

Au bout de ses doigts trempés dans le bénitier?


L’enfant n’a d’espace privé qu’en lui-même.

Je retournai toutes mes poches vers l’intérieur.

Que chaque enfant puisse sentir ça, sa vie, la sienne.

Que la parole fruste d’un adulte ne le limite pas, qu’il se nourrisse de lui-même quand le plat qu’on lui sert ne lui ressemble pas.


C’est de l’absence, l’enfance, quand elle ne peut s’abandonner en toute confiance aux présences adultes.


Notre porte-violence, notre guerre déclarée, c’est le petit. C’est lui, notre colère, notre rage d’être mal nés.

Les vitres que nous voudrions briser; les portes que nous n’osons pas claquer, c’est lui.

Il n’est pas venu ici, dans le très-bas, pour les ménagements.

Personne n’est là pour abreuver ses rêves de petit garçon. Ses nuits sèches, solitaires claquent au vent à se déchirer. Personne pour les trouver douces et les accueillir à ses côtés.

Ses parents ne veulent aimer que ce qu’il n’est pas : un enfant comme les autres.

 

Moi, je suis l’ombre, le silence.

Je reste sage, c’est encore l’ombre.

Je sais attendre, j’ai de la chance.

Je serais la seule, ici, à garder les yeux ouverts?

 

Aujourd’hui, le « petit » a gardé l’esprit du gamin qu’il était à ce moment-là de mon récit : un enfant de quarante ans. Son visage est bouffi par les camisoles chimiques. Il aurait tenté plusieurs fois de se suicider.

Il y aurait, dans chaque lignée, un de ces êtres courbes, expatrié dès sa naissance.


Nous sommes bien nombreuses à contenir ce secret-là et, quand l’ombre de la femme tombe sur l’enfant avant l’heure, l’ombre de l’enfant, à son tour, couvrira la femme, l’empêchera de grandir avant réparation.


Moi, je lis Andromaque à voix haute.

-Où suis-je? Qu’ai-je fait? Que dois-je faire encore? Errante et sans desseins je cours dans ce palais?


Parents, le monde barbare des livres se faufile dans le cœur de vos enfants et vous ne vous en souciez pas?

Ne voyez-vous donc pas qu’il part, votre enfant, loin de vous?


Une aube toute chiffonnée commence à respirer.

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