Walden – Henry D. Thoreau

C’est la vie au plus près de l’os, là où elle est la plus succulente.

Je désire trouver où parler hors limites.

Soyez un Christophe Colomb pour des continents et des mondes entièrement nouveaux situés à l’intérieur de vous-mêmes, ouvrez de nouvelles voies navigables, non pour le commerce, mais pour la pensée.

La vie de notre village stagnerait en l’absence des forêts et des prairies inexplorées qui l’entourent. Nous avons besoin du fortifiant de la nature sauvage, de patauger parfois dans les marais où se cachent le butor et le râle, d’entendre le cri guttural de la bécassine; de respirer l’odeur de la laîche murmurante là où seuls bâtissent leurs nids les oiseaux les plus sauvages et les plus solitaires, où le vison rampe au ras du sol. En même temps que nous aspirons à explorer et à connaître toutes choses, nous exigeons que toutes choses demeurent mystérieuses et inexplorables, que la terre et la mer soient infiniment sauvages, inconnues et non sondées par nous, parce qu’insondables. Nous ne pouvons jamais avoir assez de Nature. Il faut que nous soyons revigorés par le spectacle de son inépuisable vigueur, de ses vastes traits de colosse, la côte de l’océan et ses épaves, les étendues sauvages et leurs arbres vivants ou putrescents, le nuage d’orage, la pluie qui dure trois semaines et provoque des crues brutales. Nous avons besoin de voir nos propres limites dépassées, et des animaux paître librement là où nous ne nous aventurons jamais. Nous nous réjouissons de voir le vautour se délecter de la charogne qui nous dégoûte et nous décourage, un repas dont il tire force et santé. Dans un creux tout proche du chemin de ma maison, il y avait un cheval mort, qui m’obligeait parfois à faire un détour, surtout la nuit quand il faisait lourd, mais l’assurance qu’il me donnait concernant le bel appétit et la santé florissante de la Nature me dédommageait de mon malaise. J’aime constater que la Nature est si débordante de vie qu’elle peut se permettre de sacrifier des myriades d’existences en les faisant s’entretuer; que des organismes subtils peuvent être écrasés en toute sérénité, anéantis et réduits en bouillie – les têtards engloutis par les hérons, les tortues et les crapauds aplatis sur la route; et que parfois il a plus de la chair et du sang! Étant donné les risques d’accident, nous devons voir qu’il nous faut très peu en tenir compte. L’impression produite sur le sage est celle de l’innocence universelle. Après tout, le poison n’empoisonne pas et aucune blessure n’est mortelle. La compassion est une position parfaitement intenable. Elle doit être expéditive. Ses prières ne supportent pas le stéréotype.

Son cri habituel était ce rire démoniaque, pourtant assez proche du gibier d’eau; mais à l’occasion, lorsqu’il avait réussi à bien me tromper et qu’il refaisait surface très loin de moi, il poussait un long hurlement surnaturel, sans doute plus proche de celui du loup que d’aucun autre oiseau; comme lorsqu’une bête abaisse le museau vers le sol et se met à hurler de toutes ses forces. Tel était son cri de cinglé – peut-être le plus sauvage qu’on entend jamais ici, et qui résonne loin à travers bois.

 

Il y avait dans la ville de Kouroo un artiste bien décidé à atteindre la perfection. Il eut un jour l’idée de faire un bâton. Ayant observé que le temps est un ingrédient de toute œuvre imparfaite, mais qu’il ne participe nullement à une œuvre parfaite, il se dit : mon œuvre sera parfaite à tous égards, même si je ne dois rien faire d’autre de ma vie. Il partit aussitôt chercher du bois dans la forêt, résolu à ne pas choisir un matériau qui ne convînt pas; et comme il cherchait et rejetait vite un bâton après l’autre, ses amis l’abandonnèrent peu à peu, car ils vieillissaient parmi leurs travaux et mouraient, tandis que lui ne vieillissait pas d’un instant. Sa ténacité, sa résolution et sa profonde piété lui accordaient, sans qu’il le sût, la jeunesse éternelle. Parce qu’il ne consentait à aucun compromis avec le Temps, le Temps ne s’occupait pas de lui, et soupirait seulement de loin, car il se voyait incapable de vaincre cet homme. Avant qu’il n’ait trouvé un bâton qui le satisfît à tous égards, la vile de Kouroo était un monceau de ruines vénérables, et il s’assit sur un tas de pierres pour écorcer son bâton. Avant qu’il lui ait donné la forme convenable, la dynastie des Candahar toucha à son terme, et avec la pointe du bâton il écrivit dans le sable le nom du dernier représentant de cette race, après quoi il se remit au travail. Quand il eût fini d’élaguer et de polir le bâton, Kalpa n’était plus l’étoile Polaire; et avant qu’il n’eût posé la férule et la poignée ornée de pierres précieuses, Brahma s’était maintes fois réveillé et rendormi. Mais à quoi bon m’attarder sur ces choses? Quand la dernière touche fut mise à son œuvre, elle grandit soudain sous les yeux étonnés de l’artiste pour devenir la plus belle de toutes les créations de Brahma. En fabriquant un bâton, il avait créé un nouveau système, un monde aux vastes et belles proportions; un monde où, même si les anciennes villes et les dynasties d’antan avaient disparu, de plus splendides et de plus glorieuses les avaient remplacées. Alors en regardant le tas de copeaux encore frais à ses pieds, il comprit que pour lui et son travail le passage du temps avait été jusque là une illusion, et qu’il ne s’était pas écoulé plus de temps qu’il n’en faut à Brahma pour faire jaillir une seule étincelle de son cerveau, la faire tomber sur l’amadou d’un cerveau humain et l’enflammer. Le matériau était pur, son art était pur; comment le résultat aurait-il pu être autre chose que merveilleux?

 

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