Sur la mère

Rainer Maria Rilke, Poèmes épars

Enfance comme nous exposée, ou comme bêtes en hiver. Plus exposée : car elle ignore les tanières. Exposée, comme si c’était elle la menace. Exposée, comme un incendie, ou un géant, ou du poison, ou ce qui rôde la nuit, verrous tirés, dans la maison suspecte.

Comment ne pas comprendre que les mains protégeantes, que les mains qui abritent leurrent, en danger elles-mêmes?

-Qui d’autre alors?

-Moi!

-Qui, moi?

-Moi, la mère. Qui fut avant-monde…

Ô mères généreuses. Voix apaisantes. Néanmoins! Ce que tu nommes là, c’est le danger, c’est toute la menace pure du monde – qui se retourne en protection si tu l’éprouves toute. La plus intime enfance est comme le centre. Par sa peur expirant, chassant la peur.


Rainer Maria Rilke

O nuit sans objets. O fenêtre sourde au dehors, ô portes closes avec soin; pratiques venues d’anciens temps, transmises, vérifiées, jamais entièrement comprises. O silence dans la cage de l’escalier, silence dans les chambres voisines, silence là-haut, au plafond. O mère, ô toi unique, qui t’es mise devant tout ce silence, au temps où j’étais enfant.


Anne Dufourmantelle, La sauvagerie maternelle

La sauvagerie ne dit pas seulement la cruauté, l’inhumanité, elle dit l’à-vif, la coupure, le monde avant la parole, le balbutiement, les crocs, les déchirures, le sang, le sexe; ce qui n’a pas été apaisé, qui n’ a été ni bercé ni lové dans les bras, dans les rythmes d’une voix de femme, dans la patience d’une mère. Parce que la sauvagerie, dans sa folie propre, est maternelle; elle est ce que dans la mère la rend capable d’infanticide, mais aussi de sacrifier sa vie pour son enfant. Elle est le versant de la pus grande haine et du plus grand amour. Le maternel est ce passage du murmure à la voix qui verse l’enfant du côté du monde et le retient, comme la voix de Salomé invente nuit après nuit un récit, sur le fil d’un ravissement jamais interrompu, sous peine d’en mourir.

Le mot hylè (grec) fut traduit en latin par materia qui signifie : bois, écorce, sève et est de même racine que mater, la mère. De hylè fut également dérivé le mot sylva, la forêt, d’où vient l’adjectif « sylvestre ». La forêt est perçue dans l’imaginaire occidental comme le lieu de l’archaïque par excellence, lieu du maternel, de l’inconscient, de l’égarement, de la déraison. Opposé à la clairière dont l’étymologie remonte à lucus, l’œil de la raison. Si les forêts apparaissent dans nos religions comme lieux profanes, elles se donnent aussi comme sacrées. Au Moyen Âge, elles sont considérées comme des zones refuges non soumises aux lois de la cité où se réfugient les parias, les pestiférés, les sorciers mais aussi ceux qui se rebellent contre l’ordre politique. On peut décréter l’ordalie sur une forêt. Elle échappe au christianisme, à l’ombre portée de sa loi. La forêt évoque les scènes d’enchantement, elle brouille les oppositions logiques, les catégories subjectives, un lieu où les perceptions se confondent. Dans la forêt l’inanimé s’anime, le dieu se change en bête, le hors-la-loi devient justicier. Dans l’histoire de la civilisation occidentale, les forêts représentent un monde séparé, opaque, matriciel. Elles sont le refuge de Merlin l’Enchanteur, des druides et des fées, du surnaturel logé au cœur même de la nature. Elles sont l’envers de la clairière, autour duquel l’Occident a inventé l’idée du paysage, et nous font projeter, en somme, dans les ombres sylvestres nos plus profondes peurs. « Les forêts! » est le dernier mot de Ham dans Fin de partie de Beckett, il nous renvoie à cet espace impossible au-delà du monde et de la communauté des hommes, au-delà du désert qui envahit l’intérieur et l’extérieur de la pièce. Dedans/dehors… encore et toujours, comme dans l’enceinte maternelle dont l’exil n’en finit pas de précipiter l’enfant vers la vie, mais aussi vers la mort. Et provoque une stupeur dont certains êtres ne reviennent jamais, exposés sans protection face au « coupant » d’un monde qui les terrorise. De cette terreur surmontée naîtront parfois des œuvres : écriture, peinture, musique … ce qui peut apprivoiser l’innommable.

L’innommable, comme Beckett l’a montré dans un des plus grands textes de la modernité, n’est jamais loin du religieux, il est la part de nuit qu’on soustrait à l’humain au nom d’un serment qu’aucune parole singulière, aucune fracture n’est jamais venue délivrer.

La promesse n’est rien si elle ne creuse pas, pour chaque être, l’espace de ce qui la destitue, à savoir l’inespéré. C’est ce que rappelle la parole prophétique qui, sous couvert d’avoir prédit un événement de l’histoire, fracture la ligne de partage des eaux gardées par la promesse pour ouvrir l’avenir à l’inespéré – sans lequel il ne serait plus humain.

Sauvage, se dit de ce qui jamais ne s’apprivoise, ce qui se détache de tout langage, ce qui reste en dehors, incapturable même par images, ou seulement par écho. Il n’en reste visible que des actes soudains, des déchirures qui ressemblent à des lassitudes, des effondrements silencieux, souvent mortels.

Si la sauvagerie maternelle est terrifiante, ce n’est pas à cause de sa force mais par sa puissance d’abdication, de renoncement, par ce à quoi elle nous rattache, à ce fond d’inhumanité qui est l’humanité même. Pour ses enfants, le risque est toujours là d’être entraînés à leur tour dans ce vertige mélancolique que rien ne retient du côté de la vie sinon le marchandage de dupes perpétré autour des objets de désir, un marché où personne ne gagne ni ne perd, où rien ne s’échange si ce n’est le non-désir lui-même.

La sauvagerie, c’est souvent de n’avoir pas assez de corps pour contenir le corps (l’émotion, la joie ou la douleur) et se réfugier dans la fixité de l’idéal.

Toute mère est sauvage. Et ça se passe dans le corps. dans ce premier temps de la naissance où d’un corps naîtra un autre corps. La sauvagerie résiste à la différence, elle est symbolisée depuis la nuit des temps par la matière, la terre, le cercle, la psalmodie, ce qui jamais ne se coupe ni ne se défait. Le serment de la mère matricielle à son enfant est : tu retourneras toujours vers moi car tu n’es pas autre que moi; tu es moi, tu me dois la vie, c’est-à-dire ta vie. Mais la sauvagerie, c’est aussi ce noyau insécable de nuit où n’entrent pas les mots, où le monde est rythme et figure, où la peau se fait monde. C’est le réservoir d’où sont issues les diverses figures de notre imaginaire, d’où naît la scansion du langage, aussi sa vérité quand de l’altérité s’y inscrit.

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