Hécate – Pierre Jean Jouve

On peut être la statue insensible d’une émotion inouïe.

 

Catherine est généralement froide à l’égard du plaisir, très froide, sauf les circonstances du vrai amour qu’elle a positivement connues, et même lui a-t-il fallu une sorte de grâce dans ces circonstances. Elle n’est pas maternelle et n’a aucune habitude de tendresse. Enfin ce n’est pas celle qui jouit de sa méchanceté, et pourtant souffrir et remuer la souffrance en soi et dans les autres a pour elle de la vertu, car n’est-ce pas par ce mauvais chemin que l’on va vers une purification?

 

Est-ce qu’il pourrait aimer une fille comme moi? Tout, tout et toujours, disait non. « Est-ce qu’une fille pareille oserait lever les yeux encore une fois devant lui? Si loin que je me souvienne, j’ai fait rater exprès la chose qui m’étais réservée et que je chéris le plus. Ma première faute obscure dans le fond, le péché d’exister qui n’a jamais été pardonné, est-ce que tu comprends, est-ce que tu vas comprendre? Comment comprendrais-tu puisque tu ne me connais pas. Voici donc ce que j’ai imaginé pour me faire connaître et ce n’est même pas vrai! Je voulais t’appeler à moi : ô Étranger… Pour que tu comprennes. Pour que tu comprennes. Pour que tu me dises -« 

J’étais amoureuse, menteuse. Oh, désirais-je, que cela reste donc suspendu! Et que ce ne soit jamais fait afin de demeurer (inouï de prix et de beauté…).

 

Il n’y a rien à raconter de l’amour sinon qu’il dure, et d’abord qu’il est, que l’on sent qu’il est, alors qu’on avait juré qu’il ne serait jamais! Qu’il est avec une chaleur sous les yeux, un tremblement dans les mains, qu’il est comme une coloration de la vie et de tous les objets, une coloration si belle et si déchirante qu’elle n’a pas le droit de baisser d’un millième de degré car aussitôt on ne craint qu’elle ne meure. On sent aussi que cette coloration sacrée est sous une menace perpétuelle, n’a rien de sûr, car elle dépend toujours de l’interprétation: lui tel qu’il est pour moi, moi telle que je suis pour lui, et en définitive le tourment, la force du désir viennent de ce que l’on désire à l’intérieur de soi mais dans l’autre. Aussi a-t-on tellement peur et l’amour fait-il tous ses efforts pour ressembler à un feu d’artifice.

 

Je me vois couchée, fatiguée! dans mon lit de jeune fille. Un arbre pousse du matelas, entre mes genoux et vers les hanches, un arbre dur, méchant comme un crocodile. Cet arbre me condamne à mort; il fait que je suis clouée vive dans la terre. Je suis condamnée à mort mais je ne souffre pas. Une vieille femme « qui a fait beaucoup de théâtre » se tient à côté de mon lit et songe. Elle rit de temps en temps. Mon sang s’écoule mais la vieille le recueille dans ses mains et dit : « Il ne faut pas le laisser perdre. » Elle ajoute qu’à la fin heureusement on m’entendra hurler de toute la terre!

 

-Comme vous me plaisez. Il n’y a rien de plus grand que de refuser ce que l’on est.

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