En cas d’amour – Anne Dufourmantelle

Elle est sans âge, les cheveux retenus derrière la nuque, un tailleur de couleur neutre. Son visage porte les traits de l’absence, comme si elle n’était pas vraiment là. Elle s’avance dans la pièce, chacun de ses gestes est mesuré. La vie amoureuse semble n’avoir aucune prise sur ce corps. Sa beauté est formelle, sans aucun signe qui pourrait, de l’extérieur, l’identifier. Retranchée, pense l’analyste qui la regarde s’avancer, dire bonjour, s’excuser de son léger retard.

  • Je voudrais que vous me débarrassiez de l’amour.

Les adhérences que nous avons à l’égard de nos premiers attachements (je reprends à dessein un langage « animal ») ont des ramifications tellement plus profondes en nous que ce que l’on croit, créant tout un système de dettes et de loyautés étouffantes, qu’on peut en arriver à vouloir en finir avec la vie pour atteindre ce « hors la vie » où l’on serait enfin libre.


Ce qu’on met de soi dans l’autre est infiniment plus vaste que ce qu’on croit lui confier. Quelquefois c’est sa propre vie, d’autres fois c’est son âme, sa vocation, sa sauvagerie, sa misère, une dette ancestrale, c’est toujours exorbitant, une valeur passée en douce, clandestine, que l’on s’échange dès le premier regard. Pacte secret qui échappe au destinataire comme à celui qui l’envoie, chacun se chargeant de cacher le fardeau très loin en soi, à l’abri.


Resté seul. Ce avec quoi l’événement de la naissance nous laisse est cette tâche immense d’accomplir notre solitude, je veux dire que ce que nous découvrons là, en venant au monde, c’est une qualité d’être qui apprend à devenir seul, et ce devenir solitude est lié à notre humanité la plus intime, nous ne naissons pas autonome (et jusqu’à présent nous ne naissons pas non plus d’une seule cellule), le deux originaire qui devient soi-même, le singulier présent qui peut dire « je » est un apprentissage très long, mortel. Toute la philosophie n’a cessé d’être hantée par ce thème de la solitude, de ce singulier existant abandonné à être, dans sa tâche de penser et d’agir avec et contre le monde. Le déploiement psychique, l’espace intérieur qui nous façonne, avec quoi nous nous élevons jusqu’à l’âge adulte, n’a de cesse de rencontrer l’autre à nouveau pour écarter ce que cette solitude construit silencieusement et ainsi, de passage en passage, aller vers cette reconnaissance de l’autre qui ne va pas sans acceptation d’une intime solitude. L’abandon renvoie à cette terreur première et là tous les visages sont brouillés, les plus aimés, les plus méprisés s’effacent pour ne laisser que cette peur nue ; être à jamais seul. Presque tous les suicides sont accolés à cette terreur-là, de l’inutilité de vouloir communiquer à l’autre ce qui vous est le plus précieux car c’est le vide qui vous attend, et en dernier recours take your own life (prendre sa propre vie), comme on dit en anglais, c’est encore tenter un dernier et souvent implacable appel.


Lorsqu’un écrivain est à l’écoute de ces multiples voix qui le convoquent à écrire, lorsqu’un peintre obéit à l’image intérieure qui se présente à lui et tente de la représenter sur une toile ou tout autre support, il est en rapport avec ce « je est un autre » que toute création convoque et ranime. Ce qui est addictif dans la création, ce pour quoi un peintre ou un musicien n’échangerait aucun autre destin contre cet état troublant dans lequel vous met l’acte de création quand il survient, n’est pas étranger semble-t-il, à cette solitude surmontée qui ranime intérieurement cette ligne de faille conjurée en soi, pour cette fois encore, dans et par l’œuvre qui se dessine dans ce geste, cette pensée, cet écho.


Il est pourtant extrêmement troublant de se pencher sur les rêves. Leur précision, leur texture, leur résonance intime, le matériel inouï qu’ils mettent parfois à la disposition du rêveur en allant chercher des lieux oubliés, des prénoms d’une précision absolue appartenant à quatre générations passées, un savoir historique à peu près totalement enfoui, me font penser qu’ils sont des indicateurs de notre psyché, des cartographies d’un ciel céleste ignoré de nous, sorte de cryptogramme indiquant la position de nos étoiles. Si nous en écoutons le message, si nous sommes attentifs à leur valeur, peut-être sommes-nous encore très égarés dans une langue si difficile à déchiffrer mais je crois cependant que le relief de notre existence s’en trouve accru, intensifié, magnifié. Il se tisse dans ce dialogue intérieur une capacité, une intelligence du vivant et des rapports humains que me fait penser à celle que l’on trouve dans toute grande littérature et qui excède d’ailleurs toute possibilité d’interprétation exhaustive.


Accueillir l’inconnu est hors du territoire de la névrose, c’est tout ce qu’elle redoute. Sa hantise, ce contre quoi, patiemment, elle construit nos défenses. L’inconscient pourrait ressembler par certains aspects à un très vaste processeur de type deep-blue (tournoi d’échecs) où toutes les positions, les actes, paroles, réactions antérieures des joueurs sont mémorisés pour pouvoir être mis à disposition du sujet (…), seulement voilà, si cette machine peut calculer à la vitesse de la lumière quel est le meilleur pas à faire dans telle ou telle situation en fonction de tout ce qui a été stocké pendant une, deux ou trois générations et durant toute la vie du sujet lui-même, elle a du mal à concevoir le « nouveau »; l’inédit lui est interdit, impensable. Puisque cette machinerie-là (comment nommer la névrose?) n’a pas la capacité d’inventer autre chose qu’une combinaison de ce qui a déjà été fait ou vécu, le nouveau est un risque prodigieux. L’inédit est antinomique avec la défense névrotique qui lui opposera toujours des fidélités antérieures, des serments à respecter, des promesses à tenir, même quand elles n’ont pas été prononcées par le sujet mais soixante ans plus tôt par un ancêtre déshonoré.


Mais il ne sert à rien de vouloir bâtir un monde meilleur en bannissant toute « pollution ». De même que la psyché se nourrit des ombres que nous refoulons dans les territoires dévastés où nous n’osons plus nous aventurer qu’en rêve, de même c’est en comprenant ce qui en nous produit de la pollution, du déchet, de l’invivable que peut-être ces mêmes déchets pourront un jour servir au cycle de la régénération. Nos ombres, nos « rebuts » ont, comme des spectres et autres fantômes, la fâcheuse manie d’insister pour revenir lorsqu’on les bannit loin de nous. Aucun placard fermé à clé, aucune cave sécurisée n’y suffit. Barbe-Bleue a de beaux jours devant lui.


Le diable, c’est vous : toutes les loyautés accumulées depuis tant de générations agissent plus encore que les conventions.


Le diable aime les égards, c’est bien connu. Il fait comme les fées dans les contes, qui deviennent mauvaises quand elles ne sont pas invitées à la fête, il s’inspire de ce refus pour renforcer son emprise psychique.


La vraie logique thérapeutique, en ce sens, c’est la conversion. Entrevoir que c’est la même pulsion qui veut votre perte et qui vous fera vivre. il faut changer de point de vue, se déplacer radicalement.


Le monde meilleur a pour représentation nos délires et nos rêves de pureté, de simplicité et de compréhension mutuelle. Rien n’est plus artificiel, plus difficile à construire. L’origine que nous convoquons dans nos jardins de fées et nos espaces verts protégés de toute contamination industrielle ressemble à ces ghettos de riches qui prolifèrent à l’ouest de nos capitales, avec gardiens zélés, chiens méchants et pelouses impeccables. On y vit heureux et entre soi, jamais dérangés, ou si peu, la rumeur lointaine du monde ne parvenant qu’à grand-peine jusqu’aux portes de ces désirables demeures. L’écologie pourrait bien terminer ainsi, si l’on n’y prend pas garde, entre deux tourelles hautes et derrière des barbelés, avec des indices de protection et des horizons sereins où une propreté inégalée n’admettrait aucun gène étranger, pas même hybride, pas même apporté par le vent. N’y voyez pas de défense du transgénique qui appauvrit la terre et la rend stérile, impliquant ainsi une économie de dépendance qui me fait horreur, mais j’ai bien peur que tout ce qui s’avance masqué sous couvert de pureté, d’origine et de « traçabilité » soit pire…


  • Je suis muré, enfermé, tout ce que je vous raconte est si loin de là où je suis à présent, dans un enfer sans nom car j’ai perdu le sens de la vie.

Pour nous protéger de l’effraction du réel, on se crée des rituels. C’est sans doute la première et la plus forte protection contre l’effraction du dehors que connaisse l’être humain. Un jour, le noir apparaît au petit enfant comme « noir ». Avant, il l’enveloppait, il dessinait son corps, il était à la fois en lui et hors de lui. Brusquement il le « voit ». Ça ne lui appartient plus, ça risque d’entrer en lui, de l’envahir (…). Ce rapport à la terreur est aussi archaïque que nous-mêmes, il fait partie de notre « moi » comme ses confins, comme les cartographies très anciennes de la terre et les terrae incognitae qui la bordaient de toutes parts.


Alors arrive quelque chose. Imperceptiblement se déplacent nos frontières.


Pourquoi avons-nous si peur? Avons-nous eu si peur? Est-ce le prix d’être en vie? Vraiment vivant? D’avoir départagé les vivants et les morts, d’avoir rendu aux défunts leur place et apaisé leur colère, avoir réglé ses dettes et ne plus attendre d’être payé d’amour en retour, être quitte en somme de la défaillance de ceux qui nous ont entourés, mal aimés, mal compris et ne pas croire qu’il aurait pu en être autrement? Être des passeurs de la nuit est un étrange destin, d’ailleurs ce n’est pas un destin, c’est une tentative de détournement du destin.


Vivre ne s’apprend pas, il faut un peu d’enfance tranquille enroulée sous vos pas, un peu de douceur accumulée, de temps pour rien, d’ennui, d’amour libre et d’images vivaces dans les yeux.


Bienvenue dans l’ère de la maniaque-dépression. (…)

Soyons sérieux, de quoi le corps social se protège-t-il ainsi, à grands frais de médicaments, de chambres d’hôpital silencieuses et de cures éternelles devant des psychanalystes fatigués et tout aussi silencieux? De ce qui de tout temps a fait les génies, les rêveurs impénitents, les mystiques, les joueurs de poker, les addicts, les éternels adolescents, les asociaux, les violents, les miséreux, les assoiffés de justice, les indignés, les créateurs? Oui aussi. On tolère de moins en moins l’écart. Par temps d’économie dominante, l’écart met en déroute la consommation tranquille d’objets prévus à cet effet : attirer le désir vers un objet de consommation quel qu’il soit (sexuel, intellectuel, physique, technologique, il y en a pour tous les goûts). (…)

Mais que veulent-ils de plus? Ils ne le savent pas… (…) Leur désir n’est attaché à rien de précis encore. Ils ont soif d’une chose que cette société ne leur propose pas. (…)

Que faire de ces gens-là, ces « bipolaires »? Ils arrivent malheureux dans les cabinets des thérapeutes pour être « soignés », guéris de cette lèpre qui les empêche de vivre doucement comme les autres, sans faire de foin, sans bruit, sans trop d’éclats, sans casse. Comment leur dire que ce délire une fois refermé, leur être connaîtra une tristesse indicible et sans nom, que dans cet exil tranquille ils perdront leur foi et le sens de leur vie, qu’ils finiront pas faire une saine « dépression » sans savoir pourquoi. Ils auront oublié qu’un jour leur vie s’est ouverte en deux, a laissé passé la lumière, trop forte, trop vive, certes, peut-être, mais que de ce trésor, s’ils ne s’en emparent pas, s’ils ne s’en font pas les découvreurs, ils deviendront des fossoyeurs. (…)

Il n’est pas facile d’être perdu dans ces contrées-là, elles ont à voir avec des contrées dévastées par d’autres. (…) Ils sont les rêves venus de ces aires dévastées qu’habitent les spectres et les images à demi effacées qui insistent pour qu’on s’en souvienne, malgré tout. Ce sont les joies inconnues venues aussi de notre capacité à faire de la vérité autre chose qu’une convenance, autre chose qu’un réglage. Le délire est une reconnaissance de la vérité qui excède les capacités de notre être – ça nous déborde et nous persécute, alors on en fait des voix qui nous menacent, mais ces voix ne disent pas n’importe quoi.

La folie n’est pas une contrée inhabitée, c’est plutôt une langue oubliée. Trouver en soi les chemins pour en comprendre l’insistance, c’est permettre à ces voix anciennes de se délivrer en nous et nous, avec elles de créer notre propre langue. C’est être des traducteurs. Passer de l’effroi au langage, de la stupeur de l’enfance à l’écoute de ce qui en nous nous parle d’autre chose, d’inconnu certes, mais peut-être pas hostile.


Cet homme mit longtemps à accepter de cette analyse qu’elle lui fasse renoncer à son jouet – le mécénat de danse et tout ce qu’il maîtrisait ainsi – et à délivrer la femme qu’il aimait, la danseuse si follement aimée, de la terrible rivalité qui lui faisait l’asservir secrètement à ses desseins à lui. Ce furent des années de lutte et, finalement, elle partit, le laissant hébété, ayant compris enfin que tout ce qu’il avait cru faire pour l’aider ne faisait que l’annihiler, elle, et la tenir enfermée. La vie par procuration est une drogue intense.


Et le miracle est que, parfois, entre ces deux méconnaissances, celle du sujet sur sa propre histoire, son désir, les raisons ou déraisons de son amour et celle de l’analyste, son ignorance, son absence d’entendement de cette histoire-là, se produise un événement. Un événement qui est de l’ordre de l’amour (on dit transfert, c’est plus sage), un événement qui est une rencontre. De cette méconnaissance naît un savoir étrange, un savoir en « avance », qui peut défaire la fatalité. Quel miracle! Car lorsque ce savoir surgit, il prend par surprise les deux protagonistes de cette histoire, de ces séances, répétitives, assommantes, terribles. Il surgit de l’intérieur de cette toute petite chambre noire où il était caché en négatif et ce qu’il révèle (qui était, faut-il le croire, contenu là déjà? ou en simple formation?) est une préfiguration de l’avenir, du déploiement de l’être en direction de l’avenir, d’un avenir qui ne serait pas déjà écrit par la peur du passé, par les fautes répétées, par l’esclavage des peurs en chaîne et des enfermements divers. Il est une prophétie intime, adressée à un autre qui l’entend, qui entend se former ce trésor très simple et très pur d’une parole nouvelle dans un corps délivré.

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