Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique – Starhawk

Et les enjeux politiques de notre temps sont aussi des enjeux spirituels, des conflits entre des paradigmes ou des principes fondamentaux. Si nous voulons survivre, la question devient : comment renversons-nous non pas ceux qui sont actuellement au pouvoir, mais le principe du pouvoir-sur? Comment donnons-nous forme à une société fondée sur le principe du pouvoir-du-dedans?

J’appelle cette conscience (Note personnelle : celle qui a actuellement cours) mise à distance car son essence est de nous faire nous voir nous-mêmes à l’écart du monde. Nous sommes à distance de la nature, des autres êtres humains, et même de certaines parties de nous-mêmes. Nous voyons le monde comme constitué de parties divisées, isolées, sans vie, qui n’ont pas de valeur par elles-mêmes. Elles ne sont même pas mortes car la mort implique la vie. Parmi les choses divisées et sans vie, les seules relations de pouvoir possibles sont celles de la manipulation et de la domination.

Parce que nous doutons de notre existence, nous doutons de nos propres sensations et des leçons de notre expérience. Nous voyons nos pulsions et nos désirs comme intrinsèquement chaotiques et destructeurs, nécessitant répression et contrôle, de même que nous voyons la nature comme une force chaotique et sauvage, nécessitant un ordre imposé par les êtres humains.

Pourtant une autre forme de conscience est possible. En fait, elle a existé dès les premiers temps, fut la base d’autres cultures, et a survécu, y compris en Occident, de manière clandestine. C’est la conscience que j’appelle immanence – l’attention au monde, et à ce qui le compose, un monde vivant, dynamique, interdépendant et interactif, animé par des énergies en mouvement : un être vivant, une danse serpentine.

Quand nous pratiquons la magie, nous sommes toujours en train de faire des connexions, de déplacer des énergies, de nous identifier à d’autres formes d’être. la magie pourrait être considérée comme une science appliquée, basée sur la compréhension de la création de formes par l’énergie et de la direction de l’énergie par les formes. Pour le dire autrement, elle a pour cœur un paradoxe : la conscience donne forme à la réalité; la réalité donne forme à la conscience.

Les formes de pensée de l’immanence sont enchâssées dans le contexte; elles sont contexte et contenu, comme ce fossile est maintenant aussi un rocher.

Rien n’est plus facile à voir que la conscience dès lors que nous reconnaissons qu’elle est incorporée dans les formes et les structures que nous créons. Ce point semble si évident qu’il est presque gênant de le présenter. Et pourtant, je soupçonne que la plupart d’entre nous n’ont quasiment jamais regardé le monde de cette façon. Nous nous arrêtons facilement au contenu, si bien que le parti communiste et l’Église catholique nous semblent très, très différents. Or, la structure sous-jacente, une pyramide où les occupants de l’étage supérieur exercent leur pouvoir sur ceux beaucoup plus nombreux de l’étage du dessous, est très semblable; semblable aussi aux structures du gouvernement des États-Unis, des entreprises et des grandes sociétés, des armées et des universités, et de nombreux groupes qui prétendent travailler à la formation d’une nouvelle conscience, à la révolution ou à une nouvelle ère.

Nous pourrions dire que la culture est un ensemble de récits que nous nous racontons sans relâche. Ces récits ont des formes. Les formes de ces récits – non les personnages, l’environnement et les détails – engendrent nos attentes et nos actions. Il peut être utile de regarder quelques récits à la base de la culture moderne occidentale, car ce n’est qu’en les comprenant et en voyant leurs implications, les structures qu’ils créent en nous, que nous pouvons être libres de les changer. L’Apocalypse. Les bons garçons/filles contre les mauvais garçons/filles. Le Grand Homme reçoit la vérité et la transmet à quelques élus. L’Élection/la Chute.

Rien ne change en effet si la forme, la structure, le langage ne changent aussi.

Réapprendre le langage des choses exige que nous reprenions contact avec nos émotions.

Aussi nos paysages intimes sont-ils ceux des récits de la mise à distance et sont-ils peuplés de créatures qui dominent ou doivent être dominées. Pour nous libérer, pour retrouver le pouvoir-du-dedans, le pouvoir de sentir, de guérir, d’aimer, de créer, de donner forme à notre avenir, de changer nos structures sociales, nous pouvons avoir à nous battre contre nos propres formes de pensée. Nous pouvons avoir à changer notre territoire intime autant que l’extérieur, et à nous confronter aux formes d’autorité que nous véhiculons tous.

La magie a souvent été pensée comme l’art de faire devenir vrais les rêves; l’art de réaliser les visions. Mais avant que nous puissions rendre réelle la vision d’une culture intégrée, nous devons la voir. Nous devons avoir de nouvelles images à l’esprit, nous aventurer dans un paysage transformé, raconter de nouvelles histoires. Mais les histoires de la mise à distance ont formé nos esprits; comment nous libérer d’elles si une vision nouvelle n’est pas déjà là pour nous aider?

Ce que nous nommons religion est le terreau de la culture, dans lequel poussent consciemment ou inconsciemment les systèmes de croyances, les histoires, les formes de pensée sur lesquels sont basées toutes les autres institutions.

Hécate est appelée Déesse des carrefours, c’est-à-dire des choix. Je dois choisir laquelle des laitues arracher, laquelle laisser. Je manie le terrible pouvoir qu’enfant j’attribuais à ma propre mère : le pouvoir d’anéantir. Je peux, je dois choisir ce pouvoir encore et encore, car il n’est pas de choix qui ne supprime d’autres possibilités.

Choisir c’est aussi commencer. (…) C’est invoquer le pouvoir du soi émergeant de la terre.

Main dans la main avec l’immortalité vient la liberté, non pas la liberté par rapport au cycle de la vie et de la mort, mais la liberté par rapport à la relation enfantine à la vie et à la mort, par rapport à la peur et à la faiblesse.

C’est la culture, plus que telle ou telle personne particulière, qui a besoin d’images capables de transformer la masculinité.

dans une culture où le genre est la division principale, nous avons besoin d’images des deux genres pour nous rendre capables d’entrer dans tous nos pouvoirs.

Nous avons le désir de rentrer chez nous, quelque part où nous n’avons jamais été – un lieu, à la fois souvenir et vision, dont nous pouvons seulement capter des aperçus de temps en temps. La communauté.

Le territoire de notre quête va au-delà du soi individuel (…) Il va là où se joue le drame, le conflit, là où se déroule la bataille de notre temps. (…) Pour retrouver notre pouvoir, nous devons entrer dans le territoire des menaces réelles grâce auxquelles notre culture nous contrôle.

Dans la communauté, nous évoquons et convoquons un pouvoir dont la dimension va au-delà des intérêts du soi personnel, car le pouvoir-du-dedans ne peut exister dans un vide.

Dès que nous essayons de causer un changement, nous pouvons nous attendre à un conflit. S’il n’y a pas de résistance à un changement, c’est qu’il n’y a pas de changement. Au lieu d’avoir peur du conflit, nous pouvons apprendre à accueillir la libération d’énergie qu’il représente.

Pour donner du pouvoir aux individus, les groupes doivent être assez petits pour que tous aient le temps de parler, d’être entendus, de se connaître personnellement les uns les autres.

Enseigner et apprendre deviennent aussi des conduites érotiques, des manières de faire route ensemble – et non des exercices stériles de maîtrise des faits.

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